«Words, Words, Words»

Dans le (Acte II scène 2) de Shakespeare, il y a cet échange entre Polonius et :

POLONIUS. (…) Que lisez-vous là, monseigneur ?

HAMLET. – Des mots, des mots, des mots !

POLONIUS. – De quoi est-il question, monseigneur ?

HAMLET. – Entre qui ?

POLONIUS. – Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !

HAMLET. – De calomnies, monsieur !

Il y aura donc ici de la lecture, des mots qui calomnient, qui font risette, des discours de trahisons, des manipulations langagières, des mots qui tanguent, des mots qui se redressent et qui crient. Et des gens qui se donnent le mot. Du haut de leurs perchoirs. Et en bas, de plus en plus nombreux, en bas dans les rues.

Words, words, words.

*

Il y a ce que dit Frédéric  : «Il y a trahison du Réel par le discours sous l’ère . Il utilise les mots pour leur faire dire le contraire de ce que dit le Réel tout en ayant la prétention de décrire le Réel». Pour exemples ces retournements constants, quotidiens : «La guerre c’est la paix/ La liberté c’est l’esclavage / la suppression de l’ISF favorise les pauvres». Ou encore – contre les phrases bubble-gums des @ decodeurs ou de @ Libedesintox (1), toujours Lordon : «La loi sur les Fake News est garante de la liberté de la Presse, elle est faite pour protéger alors que c’est exactement le contraire». «Ce retournement du Réel par des inversions discursives et langagières est odieux et catastrophique car cela supprime le sol même de la politique (et discussion) politique».

C’est bien cela qui est le socle des interventions de Macron et de ses groupies lobbyistes (grands bourgeois de Provinces, maitres d’œuvres d’entreprises «florissantes», députés hors-la-loi absous par la Justice, médiateurs obscènes, laquais des Rédactions).

Autrefois, on avait cette impression (fausse certes, mais qui avait une certaine tenue) d’être dans un débat avec arguments de part et d’autre. On développait les idées, on se les lançait à la gueule, on disait «oui mais là…», «Pas du tout, ce que vous avancez n’est pas» etc. Epoque révolue. Préhistoire.

Aujourd’hui, foin de l’argumentation. Seul est mis en avant le bréviaire du Gourou.

Faisons quelques incursions dans la  libérale forgée depuis une quinzaine d’années par les Managers (de la Communication, des Entreprises). Dans leur livre «Le Nouvel Esprit du Capitalisme», et Eve Chiapello avaient déjà évoqué toutes ces distorsions langagières qui visaient et visent toujours à affaiblir les défenses du Monde du travail. Souvenons-nous comment les mots d’«inadaptation sociale» ou «exclusion» ont été utilisés dans «une topique du sentiment», topique supplantant hélas celle de la «dénonciation», transformant ces «exclus» comme victimes de personne, dédouanant ainsi les responsabilités des tenants et exécutants du néo-libéralisme, éludant ses effets catastrophiques.

Ces termes qui sont autant de manipulations langagières participent de la guerre des mots (2). Ils ont pour visée de faire le ménage, de censurer. En imposant le mot d’exclusion, on recouvre, on tait le terme d’«exploitation». Et qu’on songe à ce que cachent les mots «adaptabilité» «flexibilité» etc. Mais il n’y a pas que de simples inversions langagières pour manipuler l’opinion. Tous ces mots s’accompagnent d’une phraséologie qui pèse, qui peut même aller jusqu’à dérouter n’importe quel quidam, qui veut laisser coi. Comment répondre  devant tant de «savoir» (c’est le but) ? Comment ne pas rester tétanisé, ébahi, bouche bée devant une telle maîtrise aristocratique de la langue ?

Pour exemple, j’ai relevé dans ces deux derniers jours des expressions sur le mot «licenciement», un mot banni des ondes, des écrans, de la bouche des groupies macroniens. Ce qui est dit en place de ce mot de licenciement c’est : «plan de sauvegarde de l’emploi par valorisation de ses compétences en dehors de l’entreprise». Sur la sélection et le tri libéral des futurs étudiants, les libéraux et ses larbins mediatiques transforment le «on ne sélectionne pas» par «on priorise les candidatures». Citons encore leur expression pour tenter de neutraliser la montée de la colère : ils ne disent pas «convergence des luttes» (Luttes : le mot abhorré, celui qui leur donne des cauchemars) mais «coagulation des mécontentements». C’est que, pour eux, il s’agit d’imposer l’expression. Très mauvais pour la santé la coagulation, très mauvais pour les malades qui défilent dans les rues. Et puis ça rappelle insidieusement le sang que Mélenchon et ses acolytes veulent faire couler etc. Sanguinaires. Terreurs. Terroristes. Des Robespierre qui viendront couper vos têtes.

N’est-ce que cela qui a changé ? Oui mais à un degré jamais vu et jamais entendu. Car on ne saurait oublier ceci dans le constat présent : l’ampleur démesurée prise par ces offensives manipulatrices, discursives. Une ampleur qui n’aurait pu être effective sans le concours des grands Medias possédés par nos neuf milliardaires (neuf dealers de la campagne Macron).

C’est que tout, absolument tout, se tient dans la défense pro-libérale du système :

  • de l’apparition des et autres (financés via Xavier Niel, Patrick Drahi et Mark Zuckerberg) aux paroles d’évangile d’Occurrence, organisme qui compte le nombre de manifestations dans les rues pour Macron,
  • du maniérisme de Christophe Barbier, de la hargne de Jean-Michel Aphatie contre les mobilisations etudiantes-cheminots-personnel hospitalier à l’humour-potache des petits loups anti-France insoumise du Quotidien de Yann Barthès,
  • de la brutalité policière à la multiplication des radars à 80kms/h, aux caméras de surveillance,
  • du Linky imposé aux Fêtes de Versailles,
  • de l’insupportable Stéphane Bern aux pages de Libération sur le Mariage Royal,
  • des «heurts», de «violences» à Gaza en lieu et place de «massacre». Sous couvert d’objectivité.
  • du Soldat Lagardère, Raphaël Enthoven (en croisière) aux analyses éclairantes de Frédéric Lordon

Oui tout se tient.

Mais nous aussi, on tient, on se soutient.

On a tenu le premier Mai, on a tenu le 5 mai, on tiendra le 26 mai. Les cheminots déterminés tiennent et tiendront. Les étudiant(e)s tiennent et tiendront. Contre les Medias, et son espace de respiration tiennent.

On tient et on soutient. Oui, nous aussi, on tient, on se soutient.

*

(1). La Brigade de @Libedesintox basée dans les annexes du Ministère de l’Intérieur me conseille de me… reposer.

Voilà deux fois que ces pauvres journaleux versent dans cette indigence : utiliser le diagnostic médical pour soigner ceux qui dénoncent leur part active à la macronisation de la Société. Que ces jeunes loups préparent plutôt leurs cravates et leurs smoking pour la réception de leur Pourvoyeur d’euros, Mark Elliot Zuckerberg, patron de FaceBook, celui là-même qui leur verse 200.000 euros pour l’année 2018. C’est ce prix qu’il faut pour chasser les trolls et les envoyer en maison de repos.

*

(2). Dans mes billets des anciennes années, j’avais déjà titillé le sujet en deux fois. Le premier bibillet portait sur le mot «ajustement» annoné en son temps par Bruno Lafont, PDG des Cimenteries Lafarge. Le second bibillet concernait la CFDT et son agenouillement devant le lexique libéral.

3 Responses to «Words, Words, Words»

  1. AgatheNRV dit :

    Merci Bibi pour ce brillant billet dont je partage totalement l’analyse. (l’enfumage sémantique pour les nuls)

  2. Robert Spire dit :

    Agathe, je partage aussi. Je (c)dirais même plus, Pensezbibi est un blog brillant.:-)
    Pour compléter, je me permet à la manière de « Elle me disait »:
    «le langage de l’oppression représente bien plus que la violence ; il est la violence elle-même ; il représente bien plus que les limites de la connaissance ; il limite la connaissance elle-même». «la langue peut être un véritable champ de bataille, un lieu d’oppression, mais aussi de résistance.»
    (Toni Morrison, prix Nobel littérature 1993)

  3. BiBi dit :

    @RobertSpire et @AgatheNRV.
    Je ne jouerai pas au faux modeste. Oui je suis content que mes écrits de mon blog vous plaisent. Sans les soutiens – si épisodiques, si silencieux soient-ils – de mes fidèles lecteurs et lectrices, sans vos commentaires très parlants, j’aurai probablement mis la clé de la révolte sous la porte de la résignation.
    Bon, et pour les prochains éloges, il n’y a rien de pressé 🙂

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