La Complainte du « Pourquoi ? »

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Quand on est petit, on demande souvent « Pourquoi y a des étoiles? » « Pourquoi y a des animaux ? ». Puis, plus tard, on se demande « Pourquoi il y a la guerre ? Pourquoi il y a des injustices ? » Peut-être s’est-on entendu répondre « C’est comme ça ! ».

Aujourd’hui, dans ce premier mois de 2020, ce « pourquoi ? » est revenu. A la différence de mes premières années, je n’attends pas de réponses. C’est que je crois savoir aujourd’hui pourquoi…. ces pourquoi sans réponse perdurent. Cette nuit, en bordure des rêves, en ces moments où parfois quelque chose s’écrit en déferlante, ce n’était pas de la prose qui s’installa mais un amoncellement de « POURQUOI?». Et ce matin, j’ai eu la chance de pouvoir les retrouver. Ils ne m’échapperont pas. Les voici donc en vrac :

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Pourquoi ne retrouve t-on pas le coffre-fort de Benalla ?

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Pourquoi la CFDT de Laurent Berger capitule, signe l’armistice puis s’engage dans la voie de la Collaboration ?

Pourquoi Françoise Nicolas, la courageuse lanceuse d’alerte, ne retrouve pas de travail ?

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Pourquoi Fillon ne rend pas le Million volé ? Pourquoi n’est-il pas en prison ? Pourquoi est-il l’invité de Lea Salame et Thomas Sotto ?

Pourquoi pardonnons-nous tout à Jacques Chirac ?

Pourquoi Frédéric Haziza reste toujours à LCP alors qu’il a eu un rappel à loi pour harcèlement sur une journaliste qui, elle, a été priée de s’en aller ?

Pourquoi les éditocrates continuent chaque matin de poser leur cul sur leur fauteuil et ne sortent jamais dans la rue le jour des manifs ?

Pourquoi les Medias ne parlent pas tous les jours de la mort de Zineb Redouane, de Steve Maia Caniço et de Cédric Chouviat ?

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Pourquoi Christophe Schmidt, directeur du Service Politique de l’AFP, a ôté de son avatar Twitter 2017 l’image d’un Macron triomphant pour le remplacer par une vue neutre des bâtiments de son siège ? Honte ?

Pourquoi tout le monde rit quand le macroniste Gabriel Attal – qui n’a jamais bossé – veut « émanciper la jeunesse » (à Verrières et ailleurs) ?

Pourquoi les radios de RadioFrance – si bavardes pour parler d’essoufflement des grévistes – ne parlent jamais de la grève qui se produit dans leurs batiments ?

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Pourquoi La Montagne et son journaliste de Vichy tressent sans arrêt des louanges dignes de la Pravda au candidat LR Frédéric Aguilera à la Mairie de la ville ?

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Pourquoi de Mediapart au Figaro, de France Inter à Europe1, on a choisi et signé un contrat avec l’officine de comptage des manifestants parisiens En l’Occurrence sachant que son Directeur (son tweet ici à Aurore Bergé) est un macroniste forcené ?

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Pourquoi les Decodeurs du Monde ne divulguent pas le montant en dollars que FaceBook leur donne chaque année en gage – paraît-il – de leur indépendance ?

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Pourquoi Checknewsfr ne répond pas à la question posée le… 6 mai 2019 portant sur Edouard Philippe, le Havre, sa femme et Science-Po Paris ?

Pourquoi l’émission des Grandes Gueules de RMC n’a pas encore programmé une de leurs émissions sur l’évasion fiscale ? En prenant comme exemple exemplaire leur Boss Drahi qui continue de les payer.

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Pourquoi dans leur article du Monde, Ariane Chemin et Raphaëlle de Bacqué n’ont pas un mot sur Josyane Savigneau, fervente admiratrice de Matzneff qui a régné sur… le Monde des Livres pendant plus de 15 ans dans leur propre journal ?

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Pourquoi tous ces « journalistes »

@jmaphatie @fabsintes @askolovitchC @lofejoma

@leasalame @ndemorand @brunoduvic

@SoMabrouk@Laurent_Joffrin

@olivier_truchot @OlivierGalzi

#yvescalvi @Bruce_Toussaint

ne protestent jamais lorsque leurs confrères sont agressés dans les manifestations ?

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POURQUOI ?

Parce que c’était EUX.

Parce que c’était NOUS.

Deux camps, comme disait l’odieux préfet de Paris. Deux camps : en lutte, l’un contre l’autre. Voilà pourquoi.

On enterre Matzneff mais le Cirque Barnum continue.

Pour comprendre comment a pu exister un Gabriel Matzneff, il faudrait sortir de son cas individuel et aller regarder ce champ editorial qui a permis son accession, aller voir ce qui détermine ce champ-là et en analyser la structure. Bien entendu, il faut circonscrire toute cette réflexion à l’époque (1980-2015) où non seulement les instances de consécration honorent le pédophile Matzneff mais consacrent aussi un Richard Millet, auteur encensé par le top des blogueurs littéraires (Pierre Assouline), par Pierre Nora, Pierre Jourde, Denis Tillinac, par Le Point, 20 minutes, honoré par une interview dans L’Express, applaudi par l’Obs, Le Monde, La Tribune de Genève, les télés (à ITelé, il disposera de 11 minutes).

Comme pour Matzneff, les salutations littéraires et médiatiques sont parisiennes (1) et démultipliées. Dans le cas de Richard Millet, il s’agit de louanges portant sur un ouvrage où il dit toute son admiration pour ce gentil garçon blanc norvégien Anders Anton Breivik qui assassina 77 personnes.

Matzneff (ici lire le billet de Juan Asensio de 2013) Richard Millet : un parcours similaire dans la Jungle de la Reconnaissance.

Je ne ferai pas ici l’analyse du champ de l’édition de l’époque. Je renvoie simplement aux précieux articles de Pierre Bourdieu et aux deux numéros des Actes de la Recherche en Sciences Sociales publiées en mars et décembre 1999.      

Tout ce petit monde, grenouillat de célébrités et de seconds couteaux, d’écrivains installés et de jeunes loups frappant à la porte, se meut dans un espace social relativement autonome, oriente les acceptations ou les refus de publications. Il entretient les illusions propres à ce milieu que sont l’« art pur et désinteressé ». Illusion qui lui permet de dire haut et fort que la logique marchande n’est pas toute puissante dans l’édition. Dans ce panorama succinct, il faut aussi prendre en compte les agents des grandes maisons et de leurs filiales : éditeurs, critiques influents d’alors, personnalités médiatiques et journalistiques très souvent attachées à des maisons d’edition (avec direction de Collection, présence aux Comités de lecture) etc.

Ben oui, on y trouve Bernard Pivot (1), Guillaume Durand, Franz-Olivier Giesbert. Ceux-là même qui défendent/défendaient aprement ou sur un ton léger Gabriel Matzneff et sa stature « littéraire » de pédo-criminel sans sourciller. Derrière ces liens cachés de cette époque, on pouvait classifier les Maisons (les 7 grandes) : Le Seuil, Gallimard, Flammarion, Grasset, Minuit, Albin Michel et Michel Laffont. Les petites maisons démunies d’alors, souvent provinciales, souvent dirigées par des femmes, novatrices, s’appuyant sur les petits libraires, seront obligées de se rallier à la « vertu » du marché. C’est l’époque où l’instance de consécration tourne autour d’Apostrophes, du Monde des Livres de Josyane Savigneau (féroce groupie de Philippe Sollers et de Matzneff, dominatrice pendant 15 années au Monde des Livres ), du Figaro Littéraire (où trônent les idoles les plus invitées de Pivot : Jean d’Ormesson, Max Gallo, Philippe Labro) et du dossier Livres hebdomadaire de Libération. Y inclure, bien sur, les émissions de France Culture ou les passages dans Le Magazine Littéraire (Grasset) où l’on allait glaner des miettes précieuses de notoriété. 

Hier, Matzneff était célébré par le Figaro Littéraire, Liberation, le Monde des Livres et nombre d’autres instances critiques. Aujourd’hui, il suffit de publier son autocritique (Laurent Joffrin dans Liberation), il suffit de faire une double page dans Le Monde (Ariane Chemin, Raphaëlle de Bacqué), il suffit de dire que Pierre Bergé (directeur du Monde) abritait alors Matzneff (sans écrire un mot sur Savigneau) pour être éxonéré et être blanchi.

Qu’il est beau ce grand Cirque qui bat sa coulpe et tente de sauver son honneur ! Voyez FOG, Frédéric Beigbeder qui se déclarent solidaires de Matzneff ET de Vanessa Springora. Voyez Pivot parlant de l’époque (2) pour se faire pardonner. Et remarquons au passage qu’on n’est pas allé demander à Philippe Sollers (grand prêtre via L’Infini – Le Seuil), à Julia Kristeva, à Le Clézio, Dominique Bona, Patrick Besson, Jérôme Garcin, tous jurés du Renaudot 2015, à Jean-Marie Le Pen passant ses vacances avec Matzneff, ce qu’ils pensent de tout ça. Dans un même oubli, on fait silence sur Roland Barthes et ses voyages marocains Bah, les petits marocains, les petits philippins on s’en fout, hein ?

Et on oublie aussi la parole du film de Visconti (« Il faut que tout change pour que rien ne change »), Ariane Chemin et Raphaëlle de Bacqué nous parlent d’un introuvable « Saint-Germain-des-Prés englouti », on fait mine qu’il y aura un grand chambardement après « trente ans d’impunité ». De quoi en rire ! Bernard-Henri Lévy ( via La Règle du Jeu) est toujours là, régnant en Maitre dans les réseaux littéraires, FOG continue d’écrire au Point, Angot publie,  les circuits qui mènent à la publication perdurent, les armatures du Marché du Livre restent inchangés, plus forts que jamais. Laissons passer la parenthèse. Dans six mois, tout recommencera.

Tout redeviendra comme avant. Les écrivains pédophiles prendront des précautions supplémentaires, ils voyageront incognito, feront dans l’Humanitaire ou dans le Droit des Enfants pour être insoupçonnables. Pivot (3) sera remplacé par François Busnel et Augustin Trapenard. On nous abreuvera un peu plus de livres de nouveaux entrants, des Rebelles certainement, qui feront exploser les canons de la langue française, n’est-ce pas ?

Mesdames, Messieurs, le Cirque Barnum (4) est toujours en tournée avec ses têtes d’affiche, il est vivant, il continue. Sur vos écrans, vos tablettes, vos hebdos, vos écrans TV. Allez, bonnes lectures à tous. pour 2020 !

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(1) La centralisation parisienne accélère, amplifie le pouvoir des réseaux. On se connaît, se reconnaît, on ne cesse de se côtoyer, on s’invite, on s’insulte parfois, on dîne ensemble, on se rend des services (entre auteurs, journalistes, lecteurs de Maisons etc). Bien sûr, il y a des figures atypiques qui refusent d’être sur la piste avec ces Clowns. Henri Guillemin par exemple, écrivain et grand historien qui disait : « Paris : c’est une ville à laquelle je suis allergique. Et puis les gens s’y bousculent, se font des crocs-en-jambes, il y a une terrible bagarre littéraire à laquelle je ne veux pas prendre part, ça ne m’interesse pas ». (Mag Littéraire juin 1981)

(2) Ah c’est si pratique d’évoquer « l’époque » des Eighties pour nous faire avaler que tout le monde avait alors les idées « larges » ! Au moment où, perso, jeune éducateur spécialisé, j’avais affaire aux cas d’inceste et d’abus sexuels en pagaille dans mon travail auprès d’enfants et d’adolescents.

(3) Pour situer, les choix constants de Pivot en littérature, signalons qu’il était venu à la TV après avoir été avant 1975 un jeune transfuge du…. Figaro. Choix qui évidemment censuraient toute une frange minoritaire, provinciale de la « littérature », en particulier des revues de haute tenue, mortes depuis longtemps au champ d’honneur du Marché. Voir mon billet.  Pourtant, en petits rongeurs dans la jungle littéraire, on pouvait trouver d’admirables figures anonymes criant, écrivant dans le désert. On faisait silence sur Christophe Tarkos, Pierre Rottenberg, Patrick Laupin, Roger Laporte, Eugène Durif, Joël Vernet ou encore Jean-Marie Geng et sur tant d’autres. Il est plus que temps d’aller les découvrir….

(4) Un petit extrait (1999) des Actes de la Recherche en Science Sociale pour information précieuse….

Mes rages 2019. (Lettre au Père Noël).

Cher Père Noël,

Je sais que jamais on ne vous verra vous mettre en colère. Ou pire encore : vous consumer de rage. Vous voir l’écume aux lèvres, poings serrés, éructant, bondissant comme un fauve sur les enfants qui vous attendent, enragé comme jamais, on ne verra jamais ça chez vous. Mais perso, ces moments de rage, j’en ai traversés beaucoup en cette année 2019. Sachez pourtant que je ne les regrette pas du tout et que je ne m’en excuse pas. Dominer ses faiblesses, on peut en rêver mais que voulez-vous, cher Père Noël, je ne crois pas en la Paix sur cette terre. Ni extérieure, ni intérieure.

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Moment de rage donc contre ces Grandes Gueules de Radio Monte-Carlo, patronnées par Drahi, payées par l’argent de l’évasion fiscale sur lequel les charognards de Truchot, de Marschall, de Zohra Bitan et consorts font silence.

Contre le Service Politique de l’Afp et de son Directeur affichant sans regret l’image d’un Macron triomphant sur son compte Twitter. Rage contre les obscénités hebdomadaires du Point et les Unes du Journal Du Dimanche.

Rage contre la Kommandantur de nos radios publiques qui ont installé des Chiens de Garde aux Niches d’entrée de l’info politique. Je parle ici des éditocrates, des rubricards, des journaleux et journaleuses de nos stations. Mais rage surtout contre les grandes chefferies qui, dans l’ombre, téléguident leurs annonces macronistes et détruisent nos Ondes par leurs projets obscènes : de Vincent Giret de franceinfo à Sibyle Veil, directrice sarko-macroniste de Radio France.

Moment de rage contre les loulous des Decodeurs du Monde et les Checknewsfr de Liberation qui se pavanent en débusqueurs de fakenews, en champions de l’Objectivité se glorifiant – au nom certainement de la liberté de la Presse et de l’Information – d’être inféodés à FaceBook qui leur verse 245.000 dollars par an. Combien le montant de leurs soumissions en 2019 ? A quand une réponse sur Edouard Philippe, sa femme placée à Science-Po Paris ? Chutt… Omerta.

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Rage contre les instigateurs du LOL, toujours en course, toujours en place. Rage contre les signataires 2009 qui ont défendu Polanski et qui se taisent, se terrent aujourd’hui. Rage contre les circuits du petit monde littéraire parisien des Années 70-80 qui a encensé Gabriel Matzneff, pollueurs littéraires toujours en action aujourd’hui. De BHL à Sollers, de Josyane Savigneau («Le Monde Des Livres») à Pivot («Apostrophes»)

Rage contre la quasi-indifférence sur Julian Assange, sur Françoise Nicolas et sur tous les lanceurs d’alerte qui sont comme des phares qui éclairent et qui nous enseignent le courage à toute épreuve.

Rage contre Bernard Lavilliers, Alain Souchon, Renaud et tous ces artistes (ils le sont) qui – case d’arrération mentale et politique accrochée à eux comme du lichen à la pierre – voient en Macron un homme intelligent, cultivé, sans alternative possible.

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Rage quotidienne contre les violences policières quotidiennes. Rage contre l’impunité des forces de l’Ordre, de la BAC, contre ces décisions de justice qui condamnent des innocents et rage contre les gardes à vue ahurissantes. Rage encore contre les enquêtes bâtardes sur le décès de Zineb Redouane de Marseille et celui de Steve Maia Caniço de Nantes.


Rage contre l’Afp (bis), Le Monde et la quasi-totalité des Médias annonçant « l’essoufflement » du Mouvement des gilets jaunes dès novembre 2018. Comme ils annonceront – ici sarcasme au plus haut point – la magnifique arrestation de Dupont de Ligonnès.

Rage contre Ruth Elkrief insultant de «comédien» Xavier Mathieu parlant politique en débat sur les gilets jaunes. Rage contre les charognards Pascal Praud, Frédéric Haziza et Thomas Misrachi. Ce dernier désignant à l’antenne – sans complexe aucun – la porte à un gilet jaune.

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Rage contre ces experts-politologues-sondeurs omniprésents dans les poubelles TV-Radios : Jérôme Fourquet, Bruno Jeudy, Roland Cayrol, Jean-Michel Aphatie, Jean Garrigues, Yves Calvi, Bruce Toussaint, Thomas Legrand, Apolline de Malherbe, Laurent Delahousse, François Lenglet, Dominique Seux. Et contre ces émissions fabriquées par Lagardère (C’est Dans l’Air) ou par les amis de Niel (C’est A Vous).

Rage contre Castaner, Delevoye, immonde truand-girouette, contre Pietraszewski qui joue la violence contre une salariée d’Auchan qui s’était trompée de 80 centimes d’euros dans son compte de caisse. Castaner, Delevoye, Pietrazewski : le Trio 2019.

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Je sais qu’après cette lettre que je t’adresse pour conter toutes mes rages 2019, tout va aller vers un apaisement personnel. Car c’est vrai que l’écriture apaise. La première maitresse d’école dont je me souviens me disait qu’en écrivant 50 fois « je suis en colère » sur une page blanche, la colère finissait par tomber. Rage, rage, rage, rage, je suis en rage, je suis en rage, je suis en rage.

Je relis ma lettre et bien voilà : je ne suis pas loin de cinquante fois.

Alors, bonne fin d’année quand-même, Père Noël. Et plein de belles choses aussi à ceux et celles qui nous ont suivis tout au long de cette année de luttes 2019.

Aujourd’hui, c’est #vendredilecture.

Ce matin, retour back home, après la manifestation d’hier. Et avant celles à venir. Lénine disait « Prends un livre, c’est une arme ». Il avait diablement raison. Aujourd’hui, c’est #vendredilecture.

Réveillé, je vais à droite, je vais à gauche. Je passe de l’étagère du haut à celle du bas, tire au hasard des livres déjà lus ou en instance de lecture. Tout se mêle : ce sont là les dépôts de mon grand Roman intime. Tout s’y bouscule. On ne se souvient même pas qu’un jour, sur le bord d’une plage ou dans le fond de son lit, on avait ouvert ces petits ou ces grands volumes. Une seule chose m’avait alors retenus : pas vraiment les mots ou quelques lignes ou encore quelques paragraphes, non.

M’est restée une seule chose dont on trouve encore trace dans mes chairs et dans ma mémoire soudainement redevenue à vif : la brûlure et sa cicatrice que chacun de ces ouvrages m’a laissé.

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Dans le numéro de Télérama du 4 au 9 décembre, extrait d’un entretien avec l’historienne Ludivine Brantigny :

« Je crois à l’objectivité des sciences sociales, pas à leur neutralité. L’objectivité réside dans la rigueur de la méthode : travailler sur les sources, les croiser avec un regard critique et la volonté de comprendre le point de vue des divers protagonistes. C’est ce qui permet de bien faire son métier, honnêtement, avec intégrité pour celles et ceux dont nous faisons l’histoire ».

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A l’heure du préfet Didier Lallement, un petit passage extrait du livre d’Annie Lacroix-Riz sur Maurice Papon, probablement idole de ce même Lallement :

« La tâche reste à accomplir mais les archives administratives et policières nous permettent d’ores et déjà de comprendre que Papon ait pu, sans jamais quitter « la Préfectorale » diriger après la Libération la répression anti-communiste et anti-algérienne comme il avait, à Bordeaux, pendant l’Occupation, organisé la chasse aux « terroristes » et aux juifs. Papon, contrairement à l’image qui règne en France, ne fut pas l’exception, mais la règle ».

Ce qui explique l’incroyable photo ci-dessous où l’on voit Simone Veil, déportée à Auschwitz, responsable de la Santé dans le gouvernement de Giscard, serrer la main à Maurice Papon himself, Ministre du Budget de l’époque… siègeant donc tous les deux dans un même gouvernement !

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Dans un petit livre d’entretien (1971) avec Francis Bacon :

Quel est votre rythme de travail, de création ? On a dit que vous avez eu de longues périodes au cours desquelles vous n’avez rien produit…

– J’ai eu de longues périodes où je ne pouvais pas travailler, alors je passais mon temps dans les bars ou dans les salles de jeu. Mais c’était simplement que je ne pouvais pas travailler.

Et, à présent, le travail vous absorbe ?

– Oui, quand on est près de la tombe, [Il décèdera en 1992] il faut accélerer le travail. Je suis peut-être ambitieux, mais j’ai toujours envie de faire quelque chose d’extraordinaire.

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Louis-René des Forêts chez Fata Morgana (« Voies et Détours de la fiction ») :

« Faute de pouvoir s’intégrer à aucune communauté, l’écrivain ou l’artiste est plus ou moins en porte-à-faux dans le monde ; qu’il le veuille ou non, son activité est asociale. Il est vrai que la littérature est souvent liée à la nostalgie de changer – plus que l’ordre des mots – l’ordre établi. Dans l’œuvre, qui est plus ou moins l’enjeu de nos contradictions, s’affirme le désir de pouvoir, sans rompre avec elles, entrer en communication avec le monde. Toutefois, s’il faut bien se garder de donner le même sens à l’épithète « révolutionnaire » selon qu’il s’applique à une œuvre ou à une action politique, on ne saurait nier qu’il définit dans les deux cas cette volonté qui les anime de transformer le monde et qu’elles tendent chacune à réaliser selon leurs moyens intrinsèques, en suivant des voies parallèles – l’une devançant parfois l’autre – mais toutes les deux toujours à leurs risques et périls ».

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Un petit livre retrouvé d’Henri Michaux chez L’Herne (« Poteaux d’Angle » 1971). Des aphorismes comme ceux-ci :

« C’est à un combat sans corps qu’il te faut préparer, tel que tu puisses faire front en tous cas, combat abstrait qui, au contraire des autres, s’apprend par rêverie ».

« Celui qui n’a pas été détesté, il lui manquera toujours quelque chose, infirmité courante chez les ecclésiastiques, les pasteurs et hommes de cette espèce, lesquels font songer à des veaux. Les anticorps manquent ».

« Il faut un obstacle nouveau pour un savoir nouveau. Veille périodiquement à te susciter des obstacles, obstacles pour lesquels tu vas devoir trouver une parade…. et une nouvelle intelligence ».

« Dis, le soc de charrue n’est pas fait pour le compromis ».

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Charles Juliet rapporte ce fait que, pendant la guerre, dans cet arrière-pays des Pyrénées-Orientales, Freunlich, peintre juif allemand, s’y était réfugié, loin, très loin, pensait-il de toute menace.

«  Mais dans ce village vivait le chef de la Milice qui opérait dans la région. Cet homme a dénoncé Freundlich qui, arrêté, déporté, a disparu dans un camp d’extermination ». Il y a quelques années, un ami peintre de Charles Juliet alla s’établir dans ce village où il avait passé toute son enfance. « Il y a mené une enquête, écrit Charles Juliet, pour savoir qui avait été le délateur. Il a fait alors cette découverte aussi inattendue que douloureuse : le salopard qui avait envoyé Otto Freundlich à la mort, n’était autre que son grand-père, un homme qu’il a bien connu et aimé » (p.361 Gratitude. Journal IX. 2004-2008).

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Et puis que serait une vie de lecteur sans quelques fulgurances mélancoliques de Fernando Pessoa (« Le Livre de l’Intranquillité« ) ?

« Je donnerais beaucoup pour un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va »

« La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien ».

Lanceurs d’alerte à Montreuil : choses vues et entendues.

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Deux noms à l’arrivée : Julian Assange et Armand Gatti. Leurs patronymes se télescopent en arrivant dans les locaux de la Parole Errante à Montreuil. Le Salon des Lanceurs d’Alerte s’y est tenu du vendredi 22 novembre 18h00 au dimanche 24 novembre. En entrant, on se remémore les paroles d’Assange :

« Je suis en train de mourir. Lentement mais surement. Tout ça parce que j’ai rendu publics les crimes de guerre. Pour éveiller la société et montrer ce que les gouvernements cachent. Je suis en train de mourir. Et la liberté de la Presse et la démocratie avec moi ».

Ce lieu a été initié par le poète et dramaturge Armand Gatti.

Dès l’ouverture, on est plongé, éberlué et rageur, dans la projection du film sur Chelsea Manning et son courage à toute épreuve (« XY Chelsea« ), salle Gradin.

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On va écouter d’une oreille attentive Denis Robert et Maxime Renahy (qui a enquêté sur Drahi et ses filières de Jersey et des Pays-Bas). On rebondit sur le débat «Gilets Jaunes : Alerte pour la République», en regrettant qu’une question n’ait pas été posée sur les propos d’antan d’un des participants souhaitant… un rassemblement qui prône le dépassement du clivage gauche-droite. 🙁

On s’arrête sur les tables remplies de livres (C’est un Salon du Livre) et on discute avec ceux et celles qui dédicacent. De Philippe Pascot à Florence Merreo. De Raphaël Kempf à David Dufresne.

On se rend Salle Librairie pour suivre le débat avec les «résistantes» (lanceuses d’alerte) sur «Médicaments et principe de précaution, le rôle des Citoyens» où, hélas, les grands groupes pharmaceutiques ne sont pas assez montrés du doigt. L’intervention d’un pharmacien dans le public dénonçant la mafia autour des vaccins aurait mérité un peu plus de temps de parole.

Ailleurs, le débat est aussi animé où sont réunis des lanceurs/euses d’alerte (Plateau sur les « Paroles de lanceurs d’alerte« ). Le tour de table donnera la parole à Mauricio Garcia Peirrera au parcours infernal, lui qui dénoncera l’abattage aux Abattoirs de Limoges, lui qui s’est battu pour recevoir ses indemnités de licenciement et qui rêve aujourd’hui à un projet de restauration vegan. Emotion et solidarité.

La parole circulera ensuite de Denis Breteau (SNCF) (« Il existe un système mafieux servi par le silence d’une oligarchie au pouvoir, 300 millions d’euros de trucage d’appel d’offres au sein de la SNCF et pas d’enquête, c’est consternant ») à Françoise Nicolas qui dira, avec trop peu de temps, les difficultés de ceux qui n’écrivent pas de livres sur leur itinéraire. A son image, tous sont occupés à chercher impérativement et quasi-exclusivement du travail pour survivre, à faire des petits boulots pour tenter de payer des frais d’avocats astronomiques. En effet, les procédures sont longues : 16 fois au tribunal, 1700 euros à devoir pour les mois prochains. Faites le compte.

« Je n’ai fait que mon travail. J’ai été une employée intègre. J’en suis à 16 procédures judiciaires en 10 ans, à 100.000 euros d’acomptes d’avocats. On a attenté à ma vie et on m’oppose la Raison d’Etat. Quel est ce pays ? ».

Pour plus de renseignements sur cet itinéraire de courage et de souffrances, voir mon billet ici.

On aurait aimé que ces lanceurs d’alerte – qui n’ont pas eu un livre dans leurs bagages – soient encore plus mis en avant. J’y ajoute la courageuse marseillaise Hellia Kherief et le nordiste Karim Ben Ali dont l’histoire est ici, à l’interview dans le Media TV. Pourquoi ne bénéficient-ils pas d’une table sur les deux jours pour une discussion citoyenne permanente ? (L’an prochain ?). Voilà qui donnera sens à leurs signaux d’alarme qui bouleversent instantanément leurs vies.

J’ai en tête une intervention rapportée par un article de L’Humanité de Céline Boussié sur les conditions de lanceurs d’alerte. Ces dernier(e)s sont le plus souvent placardisé(e)s, muté(e)s de force ou licencié(e)s, laissé(e)s sans ressources autres que les minima sociaux.

« J’ai eu de la chance d’être la première relaxée depuis la loi Sapin II. Mais, même lorsque la justice reconnaît que nous avons eu raison, on est placés sur une liste noire. Les employeurs vont sur Google et ils se disent, celle-là, c’est une casse-pieds, on ne va pas l’embaucher ».

Bien sur, on assistera au débat attendu mais au très curieux titre (« Forces de l’Ordre ou gardiens de la Paix »). Curieux titre car n’y a t-il pas illusion à attendre qu’un jour l’Appareil répressif de l’Etat devienne gardien de la paix (sociale) ? On peut certes s’attarder sur les contradictions internes de la Police, sur les humeurs contradictoires à l’œuvre dans ce Corps, humeurs rapportées par Alexandre Langlois du syndicat ViGi, mais on aurait aimé qu’à ces souffrances policières, on mette en sérieux contrepoint des témoignages sur les violences exercées par cette même police. A cet effet, on regrettera l’abscence sur le plateau de Vanessa Langard, gilet jaune mutilée même si David Dufresne y fut présent pour insister sur ces incroyables statistiques qu’il a recensées (morts, blessures et mutilations à vie) depuis novembre 2018.

Au total, on eut droit à deux jours très riches.

On espère bien entendu revenir en 2020. Si Dieu et les luttes nous donnent vie.

Pour l’heure, chacun, chacune sait, doit savoir, que c’est le 5 décembre qui nous attend.