Le Présent coloré : gilets jaunes, blouses blanches et tempes grises.

«Ceux à gauche qui pensent qu’ils ne feront la révolution qu’avec un peuple révolutionnaire constitué de leurs exacts semblables attendront la révolution longtemps». Judicieuce incise de Frédéric  dans son entretien chez Ballast.

Sur une seconde analyse, je signalerai la réflexion de de Le Media TV qui voit les en couleurs bariolées et qui résume l’appréciation de ce Mouvement par les Dominants en trois mots : «mépris de classe». (Ici)

Enfin, j’ajouterai cette pensée de qu’on pourrait tirer du côté de la morale individuelle mais que j’élargirai du côté du Politique. Gens de rien contre gens de biens.

C’est que le penchant-BiBi, c’est le côté du conflit, le côté de la lutte des uns contre d’autres, le côté de l’analyse structurelle que certains résument bien en ces trois mots : lutte des classesEt de cette lutte des classes, la période présente en est toute colorée. Blouses blanches, gilets jaunes, écharpe rouge (celle de Barbier), chemise blanche BHL, Résistance verte, tempes grises des retraités.

 *

Mais ce qui a retenu mon attention ces derniers jours, c’est le jaune fluo des gilets, cet imprévisible raz-de-marée. Imprévisible : à comprendre en tenant les deux bouts. L’un étant que nos instruments d’analyse et de connaissance peuvent nous aider grandement à y voir clair, à comprendre cette imprévisibilité, l’autre étant de se voir personnellement sidéré par l’ampleur et par la soudaineté de cette ampleur. Dans ces moments-là, faut garder la tête froide et… le coeur gai.

L’analyse est toujours en retard sur «ce qui est, ce qui vient». On ne doit pas être perturbé par l’effet de sidération qui nous a saisi. Ce samedi et dimanche, il s’est passé une chose importante qui marquera la France et son histoire. Je répète : «qui marquera la France et son histoire».

Depuis 1983 et encore plus dans les décennies qui ont suivi, les couches sociales les plus touchées par la crise avaient opté pour deux formes de résistance : la chose organisée, partis et syndicats en tête (inclus ici les atermoiements des «réformistes»). On a eu droit à Mitterrand 1981 (il y a longtemps) et Hollande 2012, applaudi pour ses envolées contre la Finance et on a vu plus récemment, cœurs serrés, toutes ces bagarres vouées à l’isolement (luttes contre la Loi Travail, sur la réforme SNCF etc).

Des luttes absolument indispensables, accumulant de la passion, de l’exacerbation et (ce qu’on oublie) de l’expérience. Car c’est en luttant qu’on apprend mieux à lutter. Toute cette colère est passée par les réseaux traditionnels, elle s’est propagée et a grandi souterrainement, une colère aggravée par la brutalité sans limites des Réformes Macron.  Cette colère a continué de grossir dans les fractions de la classe ouvrière (celles protestant – via l’abstention dans les périodes de vote) mais aussi dans des couches jusque-là préservées par la grace des miettes laissées par le libéralisme. Des signes sporadiques mais pleins d’enseignements avec les Nuit Debout.

Cette colère, jusque-là, se heurtait à une invisibilité médiatique. Sauf à être traduite par les experts, les politologues, les éditocrates, en cas individuels, en clichés (braseros d’ouvriers en lutte, protestation qualifiée de «grogne», misérabilisme etc), en analyse de type psychologique ou compatissante. Pas plus. Surtout pas laisser transpirer du collectif. Traduisons : surtout pas du Politique, surtout pas du conflit.

Et voilà que déferle du jaune, du jaune sortant des maisons individuelles, des HLM, des taudis, prenant les rues, les routes, les croisements, les carrefours (hautement symbolique !) d’assaut. Carrefour : point de jonction et d’arrêt où s’embriquent l’individuel et le Collectif.

 

Du Collectif, voilà que c’est cela dont il s’agissait à mesure que passaient les heures de ce samedi. Il n’était que de voir les titres des journaux. Ici au matin du samedi mentant effrontément sur la mobilisation et prenant ses désirs macronistes pour le Réel. Il n’était que de voir le chiffrage du Ministère de l’Intérieur, chiffrage mensonger de que les grands Medias reprenaient à leurs comptes sans sourciller. On voyait BFMTV, on écoutait passer allègrement de 55.000 gilets jaunes, à 120.000 puis à 240.000 pour s’arrêter à la porte de 284.404 ( !).

Cette façon de donner de l’info donnait déjà une mesure de la grande frousse qui s’emparait des Porte-Paroles macronistes. J’ai vu/entendu arriver des experts aux travaux inconnus, des sociologues s’improvisant sociologues, des politologues venus de je ne sais quel organisme, blablatant, balbutiant sur cette fourmilière nationale des gilets jaunes.

J’inventoriai de-ci de-là des borborygmes, des balbutiements, des énormités (l’un de ces experts était au bord des larmes, répétant «C’est un flop, c’est un flop») sur les écrans, sur les antennes. Avec les prémisses habituels naissants pour contrer ce qui advenait : chiffres manipulés bien sur (Ici, Liberation qui ne précise pas sa source), sauts immédiats sur le décès d’un gilet jaune, la désorganisation, la violence, le n’importe-quoi, les cris de forcenés, les hurlades de la racaille, les insultes homophobes, les racistes, le machisme etc.

Pendant ce temps-là, au Carrefour du Pont de Bellerive, une mamie me disait : «J’ai 60 ans et j’en ai marre. C’est la première fois que je descends dans la rue». Un ouvrier : «J’ai toujours voté Laguillier. Plus possible de vivre comme des chiens». Un routier portugais : «ça fait dix ans que je travaille en France. Et dix ans que je vois vraiment que ça se dégrade chez vous».

Le lendemain, dimanche, télés, radios, Castaner annonce 150 points gilets jaunes. Je fais 35 kms autour de . Déjà 6 arrêts-blocages. Des coups de pied au calcul qui se perdent.

 

Au bout de ces trois journées, certains, sur Twitter, se demandent : «Victoire ou pas Victoire». Il y a le type bourgeois aisé, start-Up qui fait déjà le bilan (après la grande frousse, vient la ré-assurance attendue : « Le gouvernement est en train de gagner intelligemment la partie contre les #GiletsJaunes ».

«Victoire ou pas Victoire». Comme si la lutte des classes, processus infini, devait s’arrêter à un podium, podium qui restera de toutes les façons provisoire, la première marche restant évidemment pour la Dominance légitimée par le dernier vote.

Et il y a la Propaganda, vorace, insatiable. En ce mardi, le 13 heures de France Inter se régle en deux temps : 1. la violence des gilets jaunes/Un mouvement qui s’essouffle et 2. la parole donnée à rôdée à l’insulte du personnel hospitalier en grève et protectrice de l’Enfant en Danger.

Mais que Madame Buzin et ses ami(e)s fassent attention : avec les Gilets Jaunes, la colère rouge, les cœurs verts de colère, le Danger peut désormais surgir de partout.

Car la Victoire, elle est là. Elle peut venir des terres mais aussi des airs, via le gilet jaune de ce petit oiseau.

9 Responses to Le Présent coloré : gilets jaunes, blouses blanches et tempes grises.

  1. Un partageux dit :

    Les réflexions de Frédéric Lordon et de Serge Faubert que tu cites font un bon résumé de tout ce que l’on peut dire sur les gilets jaunes.

    On peut y ajouter :

    « Les gilets jaunes n’ont plus honte de dire qu’ils sont les perdants de l’Histoire, et ils ont raison : il n’y a aucune honte à avoir, aucune, d’être les perdants d’un système aussi vil que celui-là. » http://www.vududroit.com/2018/11/gilets-jaunes-derangeante-odeur-pauvre/

    Et ce dernier point risque d’être trèèès important dans les temps à venir…

  2. AgatheNRV dit :

    La manipulation est l’arme de destruction massive pour diviser et dévaloriser tous les mouvements sociaux. Après avoir travaillé depuis des décennies à mettre hors d’état de nuire les syndicats pour en faire des partenaires, le pouvoir est au faîte de son savoir-faire pour éradiquer et minimiser toute contestation. Il est sans doute trop sûr de lui. L’excès de confiance n’est jamais bon. Les gens n’ont plus rien à perdre…

  3. Robert Spire dit :

    Le mouvement des gilets jaunes en se cantonnant à une simple jacquerie contestaire, est voué à l’échec comme toutes les jacqueries de l’Histoire. Les pouvoirs en place savent les contrer par des réformettes ou une forte répression ou les deux en même temps. Même en cas de démission du gouvernement, le prochain sera toujours aux mains des capitalistes si le mouvement n’engage pas un processus constituant révolutionnaire.

  4. KB19 dit :

    Tu as tes bien résumé comme d’habitude l’ignorance des sans dents et la manipulation des médias est consternante même si on peut être en désaccord avec les GJ par leurs récupération politique RN et consorts le peuple se fait entendre et ça c’est essentiel et porteur d’espoor pour les luttes (pacifiques)à venir spéciale mention pour ta définition du Carrefour

  5. denise dirou dit :

    Très intéressant.
    Oui, la manipulation des médias et du gouvernement, montre bien combien ils ont peur de ce qu’il peut arriver et j’ai comme l’impression que la colère ne va pas redescendre facilement !

  6. BiBi dit :

    @RobertSpire
    C’est vrai que les jacqueries n’ont jamais abouti à un bouleversement révolutionnaire. Mais ce mouvement contemporain doit être analysé bien sur avec les transformations catastrophiques que le néo-libéralisme a engendré depuis plus de 30 ans, en plaçant personnel politique réformiste pour les faire. Mais on est encore très loin d’un processus révolutionnaire. Cela étant, la forme et le fond doivent être analysés profondément par les forces de gauche sinon le retour de manivelle sera dur pour elles. Enfin, il y a qd-même un moteur que le Pouvoir a du mal à gripper – malgré la puissance de ses Medias – ce sont les réseaux sociaux à la hauteur de la colère.

  7. Robert Spire dit :

    Les réseaux sociaux c’est bien mais sur le terrain? Comme le demande un internaute Insoumis: « j’ai comme l’impression que je perds beaucoup de temps à gueuler contre les injustices. Qu’est-ce qu’on fait, on infiltre les gilets jaunes ou bien on laisse arriver l’extrême droite au pouvoir en 2022, ou Macron par défaut ? J’en sais rien, mais ça ne serait pas forcément con de faire et dire quelque chose. »
    Sur « les forces de gauche » je partage les interrogations de Jérôme Leroy: « Bon, on fait quoi avec les gilets jaunes? »
    https://feusurlequartiergeneral.blogspot.com/2018/11/en-attendant-les-gilets-rouges.html

  8. BiBi dit :

    @RobertSpire.
    J’avais écrit ceci sur l’importance et les… limites des réseaux sociaux lors des évènements de Tunisie :
    « Mystification et mythe de l’Info libératrice.
    Le mythe est là et il n’a pas fini de grandir : mythe de l’Information libératrice qui nous ferait croire qu’il suffit d’être «au courant des horreurs du monde pour les combattre et s’en libérer». On oublie que si «cette masse d’infos et de connaissances n’entre pas dans «la réalité de nos situations», c’est-à-dire dans un ordre constitué de croyances, de valeurs, de repères et de pratiques», eh bien elle ne produira aucune puissance politique.

    Cédric Biagini rajoute justement que, pour que cela génère du mouvement révolutionnaire, «il faut donc que cette masse d’infos s’inscrive dans ce que nous sommes et se confronte à une expérimentation du monde, à notre histoire, à nos croyances, à nos aspirations, à nos conditions d’existence sociale et économique».

    Pour le reste : non, il n’y a pas de situation pré-révolutionnaire car le degré de conscientisation ( par exemple, s’attaquer à la propriété privée des grands moyens de production et d’échange n’est pas pour demain). Par contre, l’expérience de ces luttes (gilets jaunes et Loi Travail, SNCF) peuvent hausser le niveau de conscientisation.

  9. Robert Spire dit :

    Une chose est sûre, ce mouvement agit comme « révélateur chimique. »
    « Le combat ne sera pas facile: on le voit, les gilets jaunes représentent une sorte de test de Rorschach sur une grande partie de la bourgeoisie; ils les obligent à exprimer leur mépris de classe et leur violence que d’habitude ils n’expriment que de manière détournée ».
    https://www.huffingtonpost.fr/2018/12/05/gilets-jaunes-edouard-louis-denonce-medias-et-politiques_a_23609339/

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