Prendre le maquis.

 ARCHER KERTESZ 1

Prendre le maquis. J’en vois déjà qui se gaussent, qui ironisent. Loin de moi pourtant de prendre les mêmes armes que nos Résistants de la première heure et de m’en aller en secret rejoindre de lointaines forêts où se battent des camarades tout proches. A plus humble échelle, mon maquis à moi ressemble plutôt à une cachette, de celle qu’un enfant trouve en toute malignité lorsqu’il joue à cache-cache.

Seule différence avec ces instants joyeux de ce sain délassement enfantin : les temps se sont obscurcis. On peut dès ce 24 décembre me déchoir de ma bibinationalité, on peut venir me coller un bracelet et m’assigner à résidence pour des fautes dont je serais suspecté et pour des crimes que je n’aurais pas commis. Oui, les temps sont durs. Et l’air du temps-ci devient irrespirable.

*

philologue juif allemand échappa aux camps car il eut la «chance» d’avoir une «aryenne» comme épouse. Debout quotidiennement à quatre heures du matin, il travailla à la surveillance constante de la langue du Troisième Reich avant d’aller affronter «le vide des dix heures d’usine». Il lut tout ce qui pouvait trouver sous la main. Acte de bravoure dont nous n’avons pas idée lorsqu’on sait que la Gestapo avait des yeux et des oreilles partout.

Klemperer

Victor Klemperer examina des expressions isolées et/ou récurrentes (via les discours de Goebbels), les tournures omniprésentes, les formes syntaxiques du Reich et mit en relief le poison de cette langue qu’il nomma LTI.

« La langue nazie change la valeur des mots et leur fréquence, elle transforme en bien général ce qui, jadis, appartenait à un seul individu ou à un groupuscule (…) elle imprègne les mots de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret ».

Chers lecteurs, n’allez pas trop vite. S’agirait-il de mettre en rapport les jours sombres d’aujourd’hui avec la Catastrophe d’hier ? De nommer les mêmes et de dire que «tout recommence» ? Non. avec son glissement n’est pas fasciste. La déchéance de nationalité n’est pas vraiment le retour de Pétain mais… on y glisse, hélas, tout doux, tout doucement.

FRONT

Des précautions méthodologiques sont à prendre. Mais il ne s’agit pas seulement dune question de «méthodologie» mais aussi de prise de position politique. Où nous retrouvons notre Maquisard : sauter sur tous les mots qui bougent, les arracher à l’ennemi, les décliner, les mettre à distance, éviter leurs pièges du moment pour les retourner. Avec ce seul but : veiller à ce que la logique de la grammaire et du vocabulaire de la Droite sécuritaire et de l’extrême-Droite ne deviennent pas le Bien Général.

Pas de doute. Le parti socialiste glisse à droite comme jamais. Il range son carrosse directement chez les Bayrou, Bertrand, NKM, Estrosi. Et tendanciellement sur le parking du Front National. Un premier arrêt s’impose sur le mot de Gauche. Règlons ça tranquilou. Je mets des guillemets à «gauche» lorsqu’il s’agit des . Je les ôte pour parler d’une possible gauche novatrice, indépendante, anti-capitaliste.

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Les exemples fourmillent pour épingler la Novlangue socialiste. On ne parle jamais de logique sécuritaire. On dit : «Sécurité». On met le mot «Egalité» en veilleuse, on brandit celui de «fraternité», de «fraternisation» (avec ). Ce qui reste frappant dans cette Opération d’envergure qui s’est accélérée depuis l’horreur du 13 novembre, c’est que cette «gauche» a puisé, s’est nourrie de la langue de l’ennemi. Ce glissement socialiste se confirme lorsqu’on relève les mots (qui sont plus que des mots) : «recomposition», «renouveau», «fraternisation», «modernité».

Prenons l’exemple de ce tweet posté par un fervent socialiste : «Les bi-nationaux doivent prendre leurs responsabilités. Terroriser son peuple pour un dogme religieux est inadmissible». Il n’aura pas fallu plus d’une heure pour qu’un «démocrate» pareil justifie l’aberration. Nul besoin pour lui d’attendre pour se mettre aux ordres et de ahaner les consignes de l’Elysée. L’habitus socialiste fait inconsciemment son travail. Voilà derechef les 3,3 millions de bi-nationaux assimilés à des terroristes.

MLP

Les socialistes ne s’en cachent plus : ils ont donc choisi. C’est à droite toute pour gagner 2017 et garder les positions de pouvoir conquises en 2012. Faire réélire Hollande. Préparer le terrain pour 2022. Valls, incarnation de ce Socialisme publicitaire. Les réseaux, les points stratégiques sont sollicités à plein régime avec ses hommes : ceux de l’ami Fouks (à l’Elysée), ceux d’Alain Bauer et ses tentacules sans oublier les entrées chez Lagardère (via Denis Olivennes, obligé de tous les trottoirs). Rajoutons encore la prégnance des Instituts de sondages (Odoxa), sondages commandés chaque jour.

Philippot

Et que disent ces sympathisants PS (incluons ici blogueurs-blagueurs, électeurs et électrices)? Voyons jusqu’où va leur aveuglement, jusqu’où va leur déni. Ils disent sans vergogne l’exact contraire de ce qu’ils disaient sous la Présidence .

Tout et son contraire

A l’indignité succède la fascination pour le Chef de «gauche», pour son nouveau charisme d’homme musclé, pour le Groupe aussi. Arrêtons-nous sur leurs arguments. Ô surprise ! Ce sont les «beuglements» de Mélenchon qui auraient alimenté le FN.

Ne l’oublions pas : le «système» a besoin de consentement pour perdurer. Et il a besoin aussi d’une petite dose de contestation interne. C’est le rôle des tous ces  qui poussent la contestation «très loin» à condition de laisser le principe même de l’existence du système en dehors de la discussion et des joutes orales légitimes. Ajoutons que dans cette contestation, on laisse l’appareil du PS dans toute sa virginité pour justifier ses positions. Voyez Gérard Filoche et son argumentaire.

Mais quel est donc l’objectif visé par Hollande, par ses Agences de Com ? Où veut-il en venir avec cette sollicitation silencieuse des sondages ? Trois tweets le diront mieux ici :

  • L’Elysée et ses équipes de Com’ visent 2017 en essayant de gagner à eux les électeurs de droite sur des thèses de Droite (et d’extrême-droite).
  • Pour lutter au mieux contre le FN (et penser gagner 2017) ? Se mettre en accord avec ses thèses.
  • Le #MEDEF préférera le bourbier consensuel hollandiste aux manifestations frontales contre #Sarkozy.

Gattaz

Valls et

Enfin, pensons à la Jeunesse, à cette jeunesse dont la force et les espérances faisaient l’admiration de Hollande en 2012. Là encore mon tweet le dira :

  • Les petits écoliers de 2041 rajouteront probablement #Hollande à la liste. Mais d’ici-là, les bibis auront sûrement pris le maquis.

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8 Responses to Prendre le maquis.

  1. Gédécé dit :

    très bon billet. Moi aussi, j’y songe, à prendre le large… franchement, on étouffe, dans ce pays… Bonnes fêtes de fin d’année.

  2. Excellent billet.. Cela m’évite d’y consacrer un billet.

    J’ai lu la LTI après la LQR de Hazan. Et, le hasard m’a conduit jusqu’à la barbarie ordinaire de Jean Clair, une réflexion qui fait la synthèse ou plutôt qui relie les deux époques, l’une nazie et l’autre néo-libérale qui ont, au moins, comme point commun de pervertir le langage pour cacher leurs crimes par l’abus d’euphémismes…

  3. BiBi dit :

    @despasperdus
    Où que tu sois, à l’abri ou non sous le déluge des propositions socialistes (honteuses) passe debonnes fêtes. Merci pour ton indication de lecture. Hazan, j’ai lu. Mais pas Clair.

  4. Un partageux dit :

    « L’Elysée [visent] gagner à eux les électeurs de droite sur des thèses de Droite (et d’extrême-droite). »

    1) Ça sème la merde à droite qui ne sait plus que dire et que faire. On ne va pas pleurer pour ça.

    2) Hollande peut bien chanter « Maréchal nous voilà » tous les jours, il se met le doigt dans l’œil s’il pense ainsi piquer les électeurs de droite.

    3) Et le doigt, il le met si profond que ça sent la merde à plein nez. Un merde brune qui donne envie de prendre le maquis…

  5. BiBi dit :

    @UnPartageux
    S’il faut prendre le maquis, la première tâche c’est de veiller à la langue, surveiller celle de l’ennemi, faire imploser les mots et les rapports de l’un à l’autre (immigration et délinquance par ex).
    Le pari de Hollande est un pari de longue haleine. La gauche devrait d’ores et déjà couper le cordon avec le PS et faire preuve de courage politique. Mais de ça, on en est loin, loin, loin…

  6. Un partageux dit :

    BiBi,

    Couper le cordon avec le PS, oh oui, on en est très loin. On trouve tant de gens qui t’expliquent de façon doctorale — tu as tord puisque tu discutes la doxa — qu’ils ont raison de rechercher à « rassembler toute la gauche ».

    Tu cites à raison immigration et délinquance. Pour ma part je parle beaucoup de la régression sociale et du désastre. Avec l’impression d’être toujours incapable de me faire entendre de sourds par choix et non par déficience…

    Veiller à la langue, dans le domaine social, tu sais comme moi combien la LQR est un artifice utilisé jusqu’à l’écœurement.

  7. Robert Spire dit :

    Le capitalisme se nourrit de l’injustice, selon Badiou il est fondamentalement une « organisation de l’injustice ». Ce qui conduit beaucoup de personnes (de plus en plus ces dernières années) à rejoindre les rangs des « anti-capitalistes » malheureusement pas ceux de la gauche mais ceux du FN. Cette hostilité est, in fine, controlée par le capitalisme. Cette problématique perdure en France depuis 1794 sous différentes formes et ce malgré l’apport de forts courants de contestation…Trop intellectualisés et trop religieux des icônes des « grands révolutionnaires ». Même le rire est sous controle, Chaplin, Charlie Hebdo, etc…En 1976 Alain Jouffroy écrivait à Sollers (qui a changé de camps depuis): « Le rire de Chaplin devant Hitler était nécessaire, mais Hitler a été écrasé par des bombes, pas par des rires ». Alors « Prendre le maquis »…en réactualisant Gramsci?

  8. Robert Spire dit :

    « Un extrait d’une interview de Chris Hedges, journaliste et activiste américain. »
    https://www.youtube.com/watch?time_continue=117&v=_4Cvcz97YRg

    Cette vidéo est aussi sur sur le site: http://partage-le.com/2015/12/le-pacifisme-comme-pathologie-par-derrick-jensen/

    « La liberté de n’importe qui de ne pas être exploité s’obtiendra toujours au détriment de la capacité de son oppresseur à l’exploiter. » Derrick Jensen.

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