Grèce 2 : quatre jours aux Météores.

 

Tu ne voyages plus comme avant.

Avant ? Tu engrangeais quelques malheureux francs pendant tes vacances de juillet pour partir et tout dépenser en trois semaines d’août. Tu avais gardé dans ton grenier la petite tente (1 à 1 place et demi), ton sac de couchage et un sac à dos à la toile toute rêche. Tu partais avec pour seules boussoles d’improbables cartes géographiques trouvées à Emmaüs. Tu partais en stop et quand tu en avais marre, tu prenais des bus ou des trains irréguliers dans les petites gares. Tu avais préféré voyager dans les pays de l’Est, par-delà le Mur et les zones grises. Tu flirtais avec les communistes mais tu fronçais les sourcils sur les paroles des jeunes filles russes qui ne supportaient pas les « odeurs des négros » ou encore les Allemands de l’Est qui t’écrasaient au score sur les terrains de volleyball dans les campings du Lac Balaton.

Terminé tout ça.

Oui, terminé tout ça. Tu le vois à revenir en Grèce dix ans après. Bien sur tu sais te repérer dans les ou dans la ville de Corfou mais tu marches avec l’écran ouvert de ton portable, plan de la ville en numérique. Tu te cognes aux touristes et à leurs insupportables perches. Tu fais le détour pour ne pas gêner l’amoureux qui fait prendre la pose à son amoureuse figée dans un sourire, pointe de pied tendue comme si elle avait fait ses classes chez les petits de rats de l’Opéra. C’est très tendance paraît-il : un seul pied en pointe et des dents blanches de star.

Alors, parlons de ces quatre jours aux Météores. Là, tu retrouves tes sensations d’antan. Tu laisses de côté les cars des Compagnies grecques qui attendent le touriste pour le hisser – un tour et puis s’en va – aux sept monastères qui occupent les hauts de ces montagnes rocheuses. Toi, tu as choisi la marche à pied, 15 à 20 kms pour la journée. Départ 6 heures du matin, à la fraîche. Tu longes les routes asphaltées aux fondrières de poussière, tu fais des haltes dans les stations-service pour te trouver une boite de bière fraîche et caresser un chien errant.

Tu restes en admiration devant ces bois, ces arbres, ces fourrés, ouf, pas de monde, sur ces sentiers non-balisés qui te mènent tout en haut et que tu reprendras pour redescendre en fin de soirée. Tu es joyeux, tu sautilles, tu te remplis les yeux avec ces monastères haut-perchés que tu approches tout doucement, au rythme de tes pas, ça y est, tu y es. Au chemin du retour, ils vont s’éloigner de toi, tu les laisses derrière toi. A jamais.

A l’intérieur de ces superbes édifices, c’est toujours la cohue. Et te revoilà avec les selfies, et te revoilà avec les queues aux guichets (il parait que c’est pire au coeur de l’été), les coups de coudes, le bourdonnement continu des parlottes anglaises, russes, chinoises ou françaises (les français, grappes de voyageurs organisés, que tu fuis). Tu prends le temps d’admirer de gros volumes exposés (12ème siècle) sous les vitrines ou d’autres superbes livres, contemporains de la naissance de l’imprimerie.

Tu ne retrouves ta respiration régulière que dans la reprise de ta marche solitaire entre les monastères (un seul est dirigé par des nonnes). A présent, tu te sens léger dans la descente vers . Tu te souviens des écrits de Robert Walser, infatigable marcheur en Helvétie. Tu as les mêmes sensations, tu marches, tu déambules, tu marques un arrêt au petit village de Kastraki. L’épicier te parle de Amélie Poulain et de Yann Tiersen. Je pleure et je ris à chaque fois que je passe le DVD mais il te fait payer 3,50 euros ta boite de bière. Tu t’en fous. Tu es comme au Mexique sur la Place où arrivent les Sept Mercenaires : sous un arbre, silencieux, seulement attentif aux bruits, aux senteurs. Pas loin de toi, tu as une rangée de poubelles aux plastiques bleus, gris, bleu-gris. Le voisin de l’épicier lève les yeux, l’air désolé : le ramassage, il ne sait pas pour quand. Au pied des Météores, tu ne te lasses pas. Des enclaves. Des diaclases. Un arbuste sur les buttes rocheuses. Encore des enclaves. Des fentes. De la fraîcheur dans les sous-bois. Quelques marcheurs que tu salues, qui te saluent. Tu vois tout. Tu respires. Le bonheur ?

Et puis il y a les derniers pas vers l’hôtel qu’on t’a indiqué (il est sur Booking.com avec une bonne note, insiste un Coréen) mais que tu avais refusé en arrivant. Tu n’en avais pas voulu, préférant une « room » mais comme il se faisait tard, tu reviens vers l’hôtel du Coréen. Le premier soir, la clim était en panne sèche. Le dernier, la télé était hors-service. Instructif de jeter un oeil sur les télés en pays étranger. Guère de différences avec les chaines françaises. Pubs, ramassis de télé-réalité, infos pro-gouvernement. Seule restriction : les films sont en VO. Pas de fric à perdre – je suppose – pour le doublage. Des films from USA of course.

Tu quittes les Météores de bon matin. Personne dans les rues. Tu retrouves les chiens errants (personne ne les prend chez soi mais on leur verse des graines sur les trottoirs, sur des carrés tapissés, à côté de leurs museaux endormis). Sur le chemin qui te mène à la station des bus, tu salues une dernière fois la beauté du paysage. Tu n’y reviendras plus; d’autres noms grecs emplissent déjà ton carnet de voyage : Ioninna. Igomounitsa. Corfou. Pas cher le car. Tu regardes le paysage en somnolant. Et quand tu as les yeux ouverts, tu lis trois nouvelles de Pavese dans l’air climatisé du car Ktel.

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