« Elle me disait… (23) ».

DDD NN

Un jour nous avions pris le train ensemble. Pour  rejoindre je ne sais plus qui, je ne sais plus où. C’était la première fois, pour elle, pour moi. Sur la banquette du compartiment, mes pieds ne touchaient pas le sol. Nous avions eu peur au démarrage du train et plus encore lorsqu’il fut à grande vitesse. Je serrais très fort sa main. Nous avons parlé tout bas du futur, de quand nous serons vieux, du corps que nous aurons, des rides que j’aurais, des vergetures qu’elle aura (elle m’assura que les hommes les confondent avec des initiales inconnues). Je n’osais demander ce qu’étaient des «vergetures» et je fis mine de comprendre en hochant bêtement la tête. Elle avait surtout insisté pour parler des forces qui manquent à tous les corps usés par la vie. Je lui ai demandé comment elle savait tout ça et d’où lui venaient tous ces sujets de conversations. Le bruit du train sur les rails, grincements à l’arrivée, avait couvert sa réponse.

Je me souviens qu’à la sortie de la gare, trois jeunes garçons bien nippés étaient montés dans un taxi et que de rage, elle les insulta. «Un jour, c’est sur, j’écrirais un livre». Je n’osais l’interrompre. «J’écrirais sur ces injustices fondamentales». Elle me fixa durement: «Ne comprends-tu pas ? La marche à pied pour nous. Le taxi pour eux». Et pendant les kilomètres qui suivirent, elle parla surtout au vent, aux arbres, au blé qui ondulait délicieusement dans les champs.

Train

Elle disait : «Son poème était certes parfait mais il lui manquait fautes d’orthographe, fautes de grammaire, fautes de syntaxe».

: «Solitude, malheur du siècle dernier. L’impossibilité d’être seul, malheur des temps présents».

Elle me disait : «Avec des mots très sûrs, il écrivit son incertaine autobiographie».

Elle me disait : «Facile de porter tes pensées au niveau de la mer. Plus dur de les hisser au niveau des Océans».

Elle me disait : «Tu veux percer les murailles ? Sers-toi d’une lime à ongles».

Elle me disait : «Soif de lire ? Faim de vivre ? Donne-moi les adresses où te restaurer».

Adriatic

Elle me disait : «Ainsi tu te vantes d’avoir lu les œuvres des plus grands auteurs. Aussi montre-moi tes cicatrices».

Elle disait : «Bien sûr, ses mots étaient des caresses. Mais hélas, il oubliait trop souvent qu’il avait deux mains».

Elle me disait : «Ne cherche pas à sortir du tunnel, tu y es, tu y vis. Tâche plutôt de le prendre comme gîte et de l’écarter comme malédiction».

Elle disait : «Les poèmes qu’écrivent les funambules ne tombent jamais à plat».

Elle me disait : «Vivre en chien fou, flairer sans cesse les mensonges et les arrière-pensées derrière chaque mot ? Voudras-tu toujours cela?»

Elle me disait : «Trouées de lumière dans la Nuit tamisée : mes yeux qui brillent à tes mots qui éclairent».

Elle disait : «Sans son baratin le baratineur est un enfant perdu».

Elle 23

Elle me disait : «Les idées humaines sont parfois des saloperies. Même perdues au milieu des forêts, elles font peur aux loups».

Elle disait : «Maisons écroulées. Cités ravagées. Pays en miettes. L’Homme est devenu termite».

Elle me disait : «Je ne sus que répondre à l’enfant lorsqu’il me demanda : vaut-il mieux dire des mensonges ou en entendre ?»

Elle disait : «Qu’il change de métier le romancier dont les personnages parlent avec des mots choisis».

Elle disait : «Lieux singuliers. Liens communs».

Elle disait : «C’est quand le bavard cesse de bavarder que le Monde commence de parler en lui».

Sara

Elle me disait : «Parfois s’enfermer dans les détails c’est s’ouvrir à l’Infini».

Elle me disait : «Il faut que tu le saches : perdre de vue tout savoir ne rend pas forcément idiot».

Elle disait : «Puissance de l’Organisation Mondiale du Commerce : elle s’est insinuée dans l’Organisation mentale de nos plus petits commerces».

Elle me disait : «Ne prépare pas trop les mots que tu as à servir. Laisse déborder la soupe un peu plus souvent».

Elle me disait : «C’est quand ta langue personnelle te devient étrangère que tu as quelque chance de la comprendre».

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