Elle me disait… (Episode 9).

Ciel du Léman Bis

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Des fois, je la vois marcher sur la grève, elle s’arrête, lance des galets au loin. Des fois, elle se retire au fond des Cafés comme au fond des bois (ainsi chantait Brigitte Fontaine – cette chanteuse qu’elle adore). Des fois, je ne la vois pas de plusieurs semaines et me demande alors si sa présence n’est pas hallucinatoire. Mais non, elle revient (non, elle ne me revient pas). Elle va, elle vient sur des chemins où elle ne veut pas aller. Mais ses mots passent outre sa volonté, ils franchissent les barrières, enjambent les rivières jusqu’au-delà des frontières. Elle va, au milieu des taillis, n’a cure des épineux et des haies vives. Elle admet les déficits de la Raison et reste toute exposée aux dangers possibles (ceux de la Grammaire et de la Foudre).

Alors, je la suis, je saisis au vol ses propos, ses incises, ses entailles dans un texte à peine récité, à peine audible. Je la suis et tout – absolument tout – change.

Jeanne Moreau

Elle disait : «Cette envie insensée de lire des livres «uniques» qui manifestent avec force un désir humain d’existence».

 : «Pousse ton écriture à bout et tombera ta colère injustifiée contre le monde entier».

Elle me disait : «Tu te prends pour un fauve qui bondirait au moindre bruit mais tu ne fais que des sauts de puces».

Elle me disait : «Ne te vautre pas dans la Catastrophe biographique, il y aura toujours du vent pour se lever et souffler sur tes voiles».

Elle me disait : «Si tu vis l’objet de la Connaissance comme tout-puissant, tu as de grandes chances d’être réduit à l’impuissance».

Elle disait : «Sur , il y a ceux qui bloquent et ceux qui débloquent. Parfois ce sont les mêmes, parfois non».

Juste Ciel BiBi

Elle disait : «Les athées ? Ils me comprendront mieux que d’autres lorsque je leur dirais qu’écrire c’est comme entrer en prière».

Elle me disait : «L’écrivain est celui qui ressuscite après avoir mis en quarantaine le vocabulaire de mort en lui».

Elle me disait : «J’aime cette littérature qui affronte et dénude l’illusion de la liberté de création».

Elle me disait : «Tu veux offrir un cadeau à l’enfant ? Alors permets qu’il s’évade en lui-même».

Elle me disait : «D’accord, d’accord, t’as été un enfant mal aimé mais n’en rajoute pas trop s’te plait».

Elle me disait : «C’est souvent ce qu’on laisse échapper qui nous retient».

Cuba

Elle me disait : «L’autre est une forêt profonde». Retiens cette phrase de Tchékhov et accroche-toi aux branches».

Elle me disait : «Ne remballe pas un intellectuel médiatique en lui disant d’aller se faire voir car se faire voir est son fond de commerce».

Elle disait : «La femme n’est ni jolie fleur ni fleur-poison. Plutôt une jardinière expérimentée qui s’occupe de ses pensées».

Elle me disait : «A Cœur lourd, je réponds «Plume légère».

Elle me disait : «Terrible le cri dans le désert. Jusqu’au vent qui en emporte les échos».

Elle me disait : «Retiens bien ceci : nous sommes des prisonniers en toute liberté».

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Et pour les épisodes précédents :  

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4/   5/   6/  

7/  8/

2 Responses to Elle me disait… (Episode 9).

  1. jostretto dit :

    bonjour,
    superbe introduction.

  2. Robert Spire dit :

    «Retiens bien ceci : nous sommes des prisonniers en toute liberté»

    Evangéline, Evangéline:
    https://www.youtube.com/watch?v=ihwnTAFgaOA

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