Elle me disait… (18).

Elle me disait 18

Cette fois-ci, elle n’a pas parlé. Elle m’a envoyé ce mail énigmatique : «J’écris. A contrecœur. Mais j’écris». Bien sur, j’attends la suite pour savoir ce qu’elle écrira. De la poésie ? De la prose, du roman ? Des nouvelles ? Ou tout ça à la fois ? Et lorsque je la reverrais que pourrait-elle désormais me dire ? Parlera t-elle encore ? Me donnera t-elle à lire ce qu’elle ne dira plus ?

De mon côté, lui avouerai-je que j’ai consigné – depuis de si longues années – ses paroles ? Que j’ai noté scrupuleusement le moindre de ses propos ? Que j’ai vécu – aussi longtemps que je m’en souvienne – à l’ombre de ses phrases ? Et si, avec un incertain courage, j’ose les lui donner à lire, les reconnaîtra t-elle comme siennes ? Il est probable alors qu’elle viendra me dire «Mais non, tout cela, est de toi», «Tout cela t’appartient».

Mais non, non, elle ne le dira pas car elle sait très bien que dans le Royaume de l’écriture, il y a dépossession continuelle, que la propriété c’est du vol, qu’on n’y est pour pas grand-chose, que chaque écrivant n’y est pour presque personne. Elle sait depuis toujours qu’en écrivant, chacun a chapardé à droite et à gauche, a picoré sans autorisation, a braqué des banques, que chacun a pillé sans vergogne, a truandé, copié, fait du chantage, s’est avancé masqué et sans scrupules. Voleurs, voleurs que nous sommes tous depuis le premier mot jusqu’à notre dernier.

«J’écris. A contrecœur. Mais j’écris». Son mail inaugure une nouvelle étape, s’ouvre vers de nouveaux chemins. Elle a choisi d’écrire. A contrecœur. 

Jusqu’ici, je faisais le scribe. Aujourd’hui, elle écrit. Elle ne me dira plus rien.

Que vais-je devenir ?

Dos à Dos

 : «J’écris. A contrecœur. Mais j’écris».

Elle disait : «Au Tribunal du Chagrin, peines d’amour incompressibles. De longue durée jusqu’à perpète».

Elle me disait : «Les pensées comme les chaussettes : pas toujours les repriser. Les changer».

Elle disait : «La relation vivante en lettre prioritaire. Le lien via l’écriture en tarif lent».

Elle disait : «Le crime avait été odieux : on avait volé les coquillages de l’enfant qui dormait».

Elle me disait : «Tant de fictions parfaites qui tournent dans ma tête mais qui trébuchent à l’écriture du premier mot».

Bras m'en tombent

Elle me disait : «Il y aura vrai désespoir le jour où il n’y aura plus de soleil au numéro que vous avez demandé».

Elle me disait : «Contre les idées noires qui emplissent tes nuits blanches, colorise tes insomnies».

Elle disait : «L’écume si légère de la Mémoire contre la marée inexorable de l’Oubli».

Elle disait : «Tout simplement : gens de rien contre gens de biens».

Elle me disait : «Le roman, la nouvelle, le poème s’installent aux premiers rejets du premier jet».

Train

Elle me disait : «Ne sois pas surpris de ce tout prochain jour terrible où l’on demandera aux Résistants de se justifier pour avoir résisté».

Elle me disait : «L’Amour tient de la sismologie : faille, ondes de choc, tremblements et soulèvements, destruction et reconstruction».

Elle me disait : «Ne pas confondre le rythme et la cadence. En écriture comme en musique».

Elle me disait : «Rêver d’un monde où l’on confierait un mot à chacun. Pour le raboter, le polir, le remettre sur pied et le refaire circuler».

*

Hopper

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One Response to Elle me disait… (18).

  1. […] "Elle me disait…(18). Entre elle et lui, la poursuite d'un étrange dialogue.  […]

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