Elle me disait … (17)

Elle 17

Ce sont des souvenirs de jardin qui me reviennent. Et des interrogations. Parlait-Elle à ses , aux graines qu’elle semait ? Pourquoi restait-elle si longtemps agenouillée devant le basilic ou la marjolaine ? Pourquoi se perdait-elle dans la contemplation de la sauge en fleur, des feuilles d’origan, des branches de thym ?

Son jardin : à la fois lieu des plus grands périls et de son intimité, transformé en carré déserté, laissé en jachère avant de redevenir, jours ou semaines d’après, terreau retourné, émietté, cajolé, très précautionneusement arasé. De minuscules sentes quadrillaient son territoire. Les arpentant à petits pas, Elle se métamorphosait alors en danseuse sautillant dans la brise, en acrobate légère livrée à un impensable bonheur.

Cela faisait si fort contraste avec ces instants où, inexplicablement furieuse, elle piétinait sans vergogne ses fleurs, saccageait ses plants en maudissant la terre entière ! Dans le liseron de ma mémoire, l’épiant de la porte de derrière, je la vois encore tomber à genoux, s’accrochant au grillage, sanglotant infiniment dans le carré des herbes folles.

«Mes pensées, murmurait-elle, jardinent avec la Mort». Citait-elle là un des poètes qu’elle affectionnait ? Allait-elle cesser de rire dans ses larmes ? Mais tout cela, soir tombant, avait-il vraiment existé ? Avais-je vraiment entendu ces cinq mots qu’elle scandait dans les allées, litanie, leitmotiv de ces crépuscules noués entre soupirs et cris à la lune : «Terribles, terribles sont les Temps présents» ?

Elle me disait 1

: «Est arrivé ce temps terrible où le simple bonjour à quelqu’un devient le signe d’une audace inouïe».

Elle me disait : «Terrible est cette vie qui repose sur l’alternative : ou policiers ou criminels».

Elle me disait : «Des temps terribles de ta vie, transpose-les en mots. Tu ne seras pas loin alors de gagner la partie».

Elle disait : «Au brasier du poète, brûle la langue de bois».

Elle me disait : «Étrangeté lorsque la solution de l’énigme s’efface derrière l’énigme de la solution».

Elle me disait : «Ne pas trop en dire, seul chemin pour en dire beaucoup».

Elle me disait : «Cet homme ne finissait jamais ses phrases, bêtement persuadé que la mort avait toujours le dernier mot».

Disait 7

Elle disait : «Aphorismes, maximes, fragments, ces formes brèves qui en disent si long».

Elle me disait : «Dans ma biographie, écrire le moindre détail avec des mots incertains».

Elle me disait : «Les femmes ouvrent les fenêtres. Les hommes ferment les portes».

Elle me disait : «Quand le soir tombe, on replie son livre comme on replie ses ailes».

Elle disait : «Champions de l’Échec, porte-drapeaux du Cynisme, médailles d’or du Désespoir, je déboulonnerai vos podiums».

Elle me disait : «Pas inutile de s’enfermer quelquefois en soi-même. Fais-le mais sans claquer la porte».

Jaune

Elle disait : «Brûlures de l’Amour. Cendres sur nos lèvres».

Elle me disait : «Preuve du crime. Preuve d’Amour. Aussi ténue l’une que l’autre».

Elle me disait : «Douleur des grands criminels que nous sommes : le Temps. Impossible à tuer».

Elle me disait : «Épuisement amoureux : se lasser de s’enlacer». 

Elle disait : «Ouvrir, découvrir. Mais tout autant : clore, éclore».

Elle me disait : «Quand il y a volonté de poème, adieu veau, vaches, cochons et poésie».

Elle me disait 6

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3 Responses to Elle me disait … (17)

  1. jostretto dit :

    Elle disait «  »Il ne faut jamais demander son chemin à quelqu’un qui le connaîtrait, car on pourrait ne pas s’égarer. » Le Talmud
    Bonne journée

  2. BiBi dit :

    @jostretto
    Pour le rapport avec le Talmud… c’est trop grand pour moi 🙂

  3. Robert Spire dit :

    «Terribles, terribles sont les Temps présents» disait-ele?
    Mais tous les Temps furent terribles:
    « Alors ? Dans ce monde humain si complexe, on se demande comment les masses peuvent encore écouter, sans sourire, les homélies politiques dont on abreuve nos oreilles chaque jour. Comment elles peuvent voir à la télévision, sans être soulevées par un rire cosmique, ces représentants des fractions populaires gesticuler et grimacer comme des clowns sans en avoir l’humour, avec des vocalises, des modulations harmoniques de leur discours, attendant de façon rythmique les applaudissements forcenés d’une foule éblouie. Peut-être après tout, ces foules ont-elles un sens aigu du comique, en regardant l’air satisfait de l’orateur qui quitte la tribune, persuadé qu’il a prononcé des phrases et des concepts essentiels qui vont changer le destin du monde, impressionné lui-même par la puissance de son pouvoir charismatique. Les jeux du cirque étaient plus cruels, pour ceux qui pénétraient dans l’arène, moins drôles aussi. Mais les jeux de l’arène politique, ceux de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la «guerre économique», aboutissent à des tueries autrement plus redoutables que celles des gladiateurs et des triomphes romains. Le rôle des biologistes des comportements n’est pas d’apporter des solutions qui ne peuvent être découvertes que par l’ensemble des hommes de la planète. Mais il est peut-être de mettre à nu les mécanismes de cette comédie humaine, qui n’ont point encore été abordés autrement que sous la forme du discours. Ce faisant, ils ne feront sans doute qu’ajouter un autre discours aux discours précédents, ce qui ne changera pas grand-chose à la destinée vers laquelle l’espèce humaine se dirige en pleine inconscience, tout en se croyant maîtresse de son destin: Enfin, à supposer même que l’homme parvienne un jour à faire disparaître l’agressivité intraspécifique, absurdité qui le caractérise, un problème restera, que nous avons considéré au cours de cet essai comme n’en posant pas, un problème qui devrait révolter pourtant notre notion humaine de la justice. Pourquoi, dans l’enchaînement si complexe des systèmes écologiques de la biosphère, toute vie est-elle dépendante d’une autre vie qu’elle détruit ? Pourquoi toute vie se nourrit-elle d’une autre vie qu’elle mortifie ? Pourquoi la souffrance et la mort des individus d’une espèce sont-elles indispensables à la vie de ceux d’une autre ? Pourquoi cette planète n’a-t-elle toujours été qu’un immense charnier, où la vie et la mort sont si étroitement entremêlées qu’en dehors de notre propre mort, toutes les autres nous paraissent appartenir à un processus normal ? Pourquoi acceptons-nous de voir le loup manger l’agneau, le gros poisson manger le petit, l’oiseau manger le grain et, par le chasseur, la colombe assassinée ? Mais aussi pourquoi vivre et pourquoi mourir ? Univers de mon cœur, tu m’exaspères! »
    Henri Laborit. les dernières lignes de « la colombe ASSASSINEE »

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