L’ami qui n’a pas manifesté.

« Hier, roulant en voiture pour me rendre à la , je me suis demandé qu’est-ce qui pourrait te pousser à entrer cette fois-ci – au moins pour une première fois – dans la danse de la grande protestation nationale ? Est-ce que vivre en souffrance sociale te suffira à te rendre à la dont on sait qu’elle passera sous tes fenêtres ? Accepteras-tu de quitter momentanément ton deux-pièces et à aller défiler ?…

… Je fais les comptes de tout ce que tu vis : tu es seul, retraite en baisse, soigné régulièrement dans un hopital en crise (tu as lu le tract CGT de la semaine dernière mais tu ne sais pas où tu l’as mis, poubelle, caniveau ?), tu as attendu un RDV chez un spécialiste qui ne te recevra que dans trois ou six mois. Ton voisin a son fils qui habite à 20 kms, dans une zone rurale. Il y aura deux instituteurs en moins en septembre. Il ne sait toujours pas comment il va devoir s’organiser pour la rentrée prochaine. Je sais que tu te restreins sur l’alimentaire. Tu n’es pas encore allé aux Restos du Cœur mais tu passes souvent devant leur local. Tes connaissances ne fréquentent plus le Marché du mercredi autrement que pour gratter un ou deux légumes, ramasser les fruits à moitié pourris quand les marchands plient leurs trétaux.

Lorsque nous nous croisons, tu lorgnes sur les cigarettes de mon paquet. Ton œil ne garde qu’un quart de seconde de reconnaissance quand j’en glisse quatre cinq dans la poche de ton veston. Au bistrot, tu ne règles plus l’addition aussi fréquemment qu’avant. Tu ne réagis même plus en regardant qui tape sur les cheminots, sur les fonctionnaires, sur les salauds de pauvres que, toi et moi, nous devenons. Tu m’as même dit que tu suivais plutôt les trucs à la radio, les Grandes Gueules et leur grand dégueuli. Et le soir, tu commences par et tu te dis «Mais qui sont ces jeunes cons» ? Et à propos de l’autre imbécile qui présente le JT de France 2 (tu dis toujours «Antenne2»), tu ne sais même plus son nom. «Il ressemble à Trump».

Côté intime, tu aurais aimé avoir des nouvelles de Françoise mais Françoise, ça fait 10 ans qu’elle t’a quitté. Tes deux enfants sont loin. Frédéric en bave. CDD sur CDD. Avec du chomdu entre les deux. Et ta petite, elle n’est pas à la fête avec ses horaires et son burnout à l’EHPAD. Quand ils viennent te voir, ils disent que ce est une crapule, du jamais vu, ils ont la rage mais toi, tu hausses les épaules car, de ton temps, toi aussi, tu en as bavé. «Fallait voir l’usine dans les années 50, fallait pas être fainéant». Pour toi, ce sera toujours comme ça. Les petits, les gros. C’est réglé une fois pour toutes. 

J’ai quand-même sonné chez toi. Tu n’étais pas là. J’ai espéré qu’on se verrait Place de la Liberté, c’est ton coin quand tu te promènes. La manif passe par là.

J’étais dans la foule quand je t’ai vu, sortant du bureau de Poste. J’ai slalomé pour te trouver. «Allez, tu viens ?». Mais tu n’as pas bougé. Tu avais une facture en main. L’eau, l’électricité, le chauffage du mois, je ne sais plus. «Allez, viens. C’est une belle manif. Putain, merde, faut se battre avant de crever». Tu n’as pas bougé, tu n’as pas voulu bouger. «Merde», j’ai crié, «Tu fais chier. Tu fais chier».

Et je suis allé rejoindre la foule, reprenant avec elle : « T’es qu’un con/ Enfoiré de Macron / un gros gros con».

3 Responses to L’ami qui n’a pas manifesté.

  1. AgatheNRV dit :

    Merci Bibi, j’aurais pu l’écrire sans doute moins bien Le comble de la défection aux manifs que tu brûles de rejoindre ? Un patron « marxiste-capitaliste » …

  2. AgatheNRV dit :

    Égaré mes binocles et la ponctuation 😉

  3. KB-19 dit :

    Franchement toujours aussi criant de vérité le BiBi Respect (big)

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