«Elle me disait…» (19).

ELLE ME DISAIT dessin

«J’écris. A contrecœur. Mais j’écris». A la suite de ce premier élan électronique, elle me promit un second mail. Il est arrivé. Déroutant, si déroutant, son contenu.

Elle me répète qu’elle écrit toujours. Et toujours à contrecœur. Elle a rassemblé tout un florilège de petites phrases, répétant qu’Elle est heureuse – «mais ce mot, je l’ai déjà oublié» – heureuse que j’en sois le destinataire. Cela ne suffit pourtant pas à expliquer ma sidération. Elle a pris le soin de m’avertir : «Lis ce «fatras» sans arrière-pensées, fonce tête baissée dans ces lignes, laisse-toi bercer par chacune d’elle. Ou abandonne-les derechef s’il le faut. Je fais confiance à ton accueil de lecteur». Mais le point de départ de mon ébahissement ne réside toujours pas là.

Hopper

De ces lointains temps d’enfance partagée, Elle n’a oublié ni nos promenades en bord de mer, ni nos échanges à l’air marin, ni nos pas dans le sable. «Je me souviens aussi de tous les mots que tu me disais». Insistante, persuadée d’avoir retenu tous ces mots qu’elle dit être les miens. «Ces mots que tu chuchotais à mes oreilles».

Mais ces mots n’ont jamais été les miens.

Les phrases qu’Elle m’attribue ne sont pas les miennes. En ces temps lointains, je ne faisais qu’écouter, je ne disais rien, je baissais la tête, je ne faisais rien d’autre que de rester concentré, silencieux, tâchant de retenir chacun de ses mots à Elle afin de les retranscrire dès la fin de nos rencontres.

Avec ce mail, je ne sais plus. Je m’affole. Tout s’affole. Plus je lis, plus je relis et plus grandit la panique : je ne sais plus. Je ne sais plus qui écrit. Son incipit est si proche du mien, de mon péremptoire «». Là, son apostrophe est plus directe. Elle se montre sûre d’elle, elle reste certaine de ses avances : «Tu me disais…», «Tu me disais…», «Tu me disais…» : 

Tu me disais

Tu me disais : «Ne te fatigue pas à lire l’avenir, concentre-toi sur le Présent et ses tendances».

Tu me disais : «Avoir l’air de rien. Être prêt à tout».

Dès lors, je ne sais plus qui parle, je ne sais plus qui fait le scribe, qui envoie les courriers, qui les ouvre ? D’où viennent-ils donc tous ces lambeaux de phrases assénés ? Ils s’entassent, ils s’alignent sur mon écran mais j’ignore qui énonce tout ça, qui est ce copiste tapi dans l’ombre. Je ne sais plus. D’où cela vient-il ? D’où cela tombe t-il ? Ces phrases se lisent mais, se lisant, elles perdent leur auteur. Cet auteur n’est pas une invention, il s’efface peu à peu, comme aspiré en son centre. Il voit tous ses entours gommés. Alors ? Elle ? Il ? Elle ? Elle ? Mais qui donc m’écrit ? Qui écrit ?

Tout s’affole. Tout tourne. Je ne sais plus.

*

Tu me disais : «Le plus dur à traverser ? Ce moment où tu es forcé d’admettre que les mots ont une vie propre d’où tu es exclu».

Tu me disais : «Faisons en sorte de saluer dignement nos vies lorsque, au jour dernier, elles défileront toute entière devant nous».

Tu me disais : «Tout grand livre modifie notre regard. Et toute lecture d’un grand livre modifie le livre».

Tu me disais : «L’heure du leurre… ce moment où l’on réalise que le Monde ne se confond absolument pas avec le regard qu’on porte sur lui».

Tu me disais : «Ayant épuisé tous ses mots, elle se mit au repos. Et jusqu’aux aurores, son rêve en fabriqua de nouveaux».

Tu me disais : «Ni propriété, ni co-propriété. La langue n’a que des locataires».

Tu me disais : «Aujourd’hui mes rêves ne me font pas rêver».

Tu me disais

Tu me disais : «Des fois, pour se reposer vient ce désir d’échanges futiles, de gestes inutiles, de temps morts, de rires façon Almanach Vermot».

Tu me disais : «Dis à ton lecteur qu’il n’y a pas de stock dans ton arrière-boutique, que tous tes mots sont là, étalages et têtes de gondole».

Tu me disais : «Se laisser ensevelir sous l’avalanche. Se laisser emporter par les raz-de-marée. L’Amour, le seul accident climatique désiré».

Tu me disais : «Le temps terrible où le corps perdra toutes ses couleurs arc-en-ciel».

Tu me disais : «Le fanatisme de l’Interprétation empêche l’invention de la Vie».

Tu me disais : «Après la mort de sa bien-aimée, le lion voulut pleurer. Mais pour garder son sceptre, il s’obligea à continuer de rugir».

Tu me disais : «Hier, les rois ne touchaient pas aux portes. Aujourd’hui, les Présidents ne se penchent même plus aux fenêtres pour regarder la rue de leur Royaume».

Tu me disais : «En Amour, mille blessures, mille-et-une Nuits».

Tu me disais : «Ecrire débraillé c’est écrire n’importe quoi mais pas n’importe comment. C’est  aussi écrire n’importe comment mais pas n’importe quoi».

Elle me disait

*

Et tout cela ? N’est-ce pas d’elle ?

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