La Ville qui faisait peur aux fantômes.

hashima

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C’est dans Homère qu’on pouvait lire (je crois) : «Il n’est rien de plus terrible que la destruction d’une cité». Il y a quelque temps à Paris, j’avais vu les magnifiques  photographies d’Yves Marchand et de Romain Meffre sur le centre-ville de Détroit, capitale de General Motors. Ces clichés traduisaient avec émotion l’agonie de la Ville. On devenait triste devant ces déserts citadins, on était révolté devant la logique industrielle d’un Capitalisme délirant et sans pitié. Nulle place pour les habitants délocalisés eux aussi vers la périphérie, obligés de fuir le Centre en ruines.

… et voilà que sur le blog de Johann Lucas, je tombe sur des photographies de villes abandonnées, désertées, ayant connu elles aussi de terribles traumas (écologiques, économiques, humains). Et c’est sur une de ses photographies (retenue ici) qu’est venue naître ma petite fiction-BiBi

LA VILLE QUI FAISAIT PEUR AUX FANTÔMES.

«On entend les apostrophes d’un balcon à l’autre. Le vieux père Shin-Tao se chauffe au soleil, il baragouine que, demain, oui, demain, il fera encore beau, il affûte et secoue gaîment ses pinceaux. Hé, quoi ? Qu’est-ce que tu peins ? Ça résonne fort mais le peintre ne répond pas, absorbé, tout présent à son tableau.

On ne craint pas la canicule. Les arbres du dessous dégagent de l’oxygène à ce qu’on nous a toujours dit. C’est une bonne idée d’avoir planté ces arbres il y a vingt ans. Une belle et bonne idée, avait dit l’équipe de paysagistes, vous verrez, vous ne regretterez pas, tout sera si joli vu de la terrasse du haut, du vert avec une petite brise dans le feuillage. Et aussi bien au printemps qu’à l’automne, hein? Des arbres à feuilles persistantes. Toujours, toujours de la verdure. Voilà la petite Loong, la dernière née, elle aussi, elle prend l’air sous le parasol du balconnet, toute mignonne, toute emmaillotée. Attention à ne pas la faire tomber. Sa mère est descendue en ville, oui, oui, elle travaille toujours aux espaces verts. C’est Ayame qui la garde.

Et ce n’est pas encore l’heure du retour d’école. Des fois, en fin d’après-midi, il y a Chomei, Chung et Hito qui font leurs devoirs sur les balcons. On voit des oiseaux qui leur tournent autour, ils prennent leur envol, ils sortent du haut des arbres et se perdent dans les nuages. Mammy Li-Mei leur jette des morceaux de pain qu’ils attrapent au vol. Quelqu’un d’en bas dit «Ils vont partir pour le Sud ! Bientôt la grande migration». En écho, on crie «Mais non ! Mais non, Fusaaki! C’est beaucoup trop tôt !».

Les échos se démultiplient, d’un mur à l’autre, d’une façade à l’autre, d’une rampe à l’autre. Ce ne sont pas des cris, juste un murmure ininterrompu qui s’amplifie à certaines heures. Juste avant six heures du soir, c’est le programme télé qu’on demande et qu’on clame surtout pour Hitomi, la grand-mère d’en face, un peu dure de la feuille. Depuis deux semaines, les jeunes de la première barre, c’est vrai, se sont calmés. Les soirs, il est rare maintenant qu’on écoute du bruit.

Sauf cette nuit-là, il y a eu cette grande détonation puis un grand halo rougeâtre dans le ciel, le grondement venait de la Ville d’en bas, ça s’est mis à trembler. Ils ont dit «Il faut vous sauver» mais qui a pu dire ça ? Nous étions à peine réveillés. Ce n’était ni la radio, ni la télé, ni le Net. Il n’y avait que la nuit. Ou plutôt un étrange clair-obscur. Cinq heures du matin. On criait d’une barre à l’autre : «Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qui se passe ?» C’est la première fois qu’on entendait des cris d’effroi, de grand effroi.

Et il y avait toujours cette lumière rouge qui colorait le ciel du matin. On devinait qu’il s’était passé quelque chose. Déjà, l’explication était sur toutes les lèvres : là-bas, c’était au Centre, ça venait du Centre. Shin-Tao est venu frapper à ma porte, inquiet, tremblant : «Regarde ce ciel ! Rien ne sera plus comme avant. Notre Cité est détruite. Regarde ! Il n’y aura jamais plus de couleurs à ».

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La photographie représente la ville d’ au .

C’est une ville fantôme insulaire, orpheline de son dernier habitant depuis 1974. Dans les années 60, avec l’émergence du pétrole et la chute de l’utilisation du charbon, la mine qui fit sa fortune fut rapidement fermée (en 1974). La ville fut très rapidement désertée.

2 Responses to La Ville qui faisait peur aux fantômes.

  1. Johann Lucas dit :

    Cher bibi,
    Je suis ravi que mon article t’ait inspiré cette fiction.
    Je partage ton interêt pour les villes fantômes, curiosités, vestiges qui donnent un sentiment de malaise face à ces coquilles vides.
    Je précise seulement que l’île d’Hashima sert de décor au dernier James Bond.
    Bibise à toi

  2. BiBi dit :

    @Johann Lucas
    Merci pour ton com’.
    Merci aussi pour ta précision sur le James Bond (que je n’ai pas vu).
    A bibientôt pour d’autres Aventures iconiques 🙂

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