Fétichisme High-Tech et Révolutions arabes.

A l’heure où BiBi fait ses comptes sur le Net et se réjouit de ses 15.000 lecteurs internautes du mois, paraît le numéro de «» du mois de mars. Offensif et argumenté, voilà un canard sous-estimé que BiBi a envie de défendre.

En page 5, l’article de fait du bien et remet les forces sociales et leurs révolutions (, Egypte) à l’endroit : « Bloggeurs, twitteurs, facebookeurs de tous les pays… » est le titre de son intervention. Rappelant le mot d’ordre de Marx, ce titre inaugural dit déjà l’axe central d’une impeccable démonstration.

Cédric Biagini s’insurge devant l’ensemble des commentaires médiatiques (Web compris) qui ont vite fait de voir dans les Révolutions de Tunisie et d’Egypte une prépondérance des nouvelles technologies (de «Elle» à «Ouest-France», de BHL à Obama).

n’avait ni Twitter, ni amis sur FaceBook.

Il rappelle ces évidences :

1. Ces révolutions n’ont pas été sponsorisées par Facebook ou par Twitter. Elles ont été menées par des peuples en chair et en os, avec morts et blessés réels.

2. Ces peuples ont eu recours à des modes d’action et d’organisation qui ont fait leurs preuves (manifestations, émeutes, occupations, blocages, réunions, rassemblements). C’est dans le sud rural et pauvre de la Tunisie qu’est parti le mouvement. Sans le Web.

3. Ce n’est donc pas le Net qui a déclenché ces mouvements spontanés : ils sont partis de couches populaires, de mouvements exponentiels qui ont gagné d’autres sphères de la société jusqu’à englober une partie de la petite bourgeoisie (dont les fils et filles, eux… surfent sur le Net).

4. Rappelons le cadre de vie de cette Tunisie benaliste : société inégalitaire qui a vu pendant des années les violences policières, les tortures d’opposants, un chômage élevé, l’absence totale de perspective, une bourgeoisie parasite et insatiable.

Fétichisme High-Tech.

Cédric Biagini rapporte les propos du chercheur kenyan,  : «Regardez la Tunisie ! On entend que la révolution a été causée par Twitter, ce n’est pas sérieux (…) Cela révèle une tendance au déterminisme technologique, au fétichisme high-tech. Il a fallu beaucoup de courage pour descendre dans la rue. Un manifestant qui embrasse un soldat, ce n’est pas déterminé par la technologie. On croit que les téléphones portables ont tout résolu mais un Africain sur trois possède un portable… et il n’y a pas de révolution partout».

Par contre, rajoutons que dans les classes moyennes occidentales (pas uniquement européennes), il y a eu un raz-de-marée romantique où le tweet et le billet sentaient l’odeur d’un jasmin introuvable. Un raz-de-marée qui a fait écho chez les nouveaux utilisateurs du Net en pays arabes (principalement chez une jeunesse «moderne» fascinée par le consumérisme).

Mystification et mythe de l’Info libératrice.

Le mythe est là et il n’a pas fini de grandir : mythe de l’Information libératrice qui nous ferait croire qu’il suffit d’être «au courant des horreurs du monde pour les combattre et s’en libérer». On oublie que si «cette masse d’infos et de connaissances n’entre pas dans «la réalité de nos situations», c’est-à-dire dans un ordre constitué de croyances, de valeurs, de repères et de pratiques», eh bien elle ne produira aucune puissance politique.

Cédric Biagini rajoute justement que, pour que cela génère du mouvement révolutionnaire, «il faut donc que cette masse d’infos s’inscrive dans ce que nous sommes et se confronte à une expérimentation du monde, à notre histoire, à nos croyances, à nos aspirations, à nos conditions d’existence sociale et économique».

USA : ingérence digitale et impérialisme numérique.

Les Etats-Unis, Google, YouTube, Myspace, FaceBook regardent les pays arabes avec gourmandise. Joseph Nye, président de la Kennedy School, conseiller d’Obama, inventeur du Soft Power et Alec Ross, conseiller pour l’Innovation, se frottent les mains. Juteux business en perspective et domination toute en douceur. D’autant plus que les adeptes et défenseurs se font nombreux ( à droite comme à gauche), tous sagement alignés derrière cet assujettissement masqué. La voilà l’Union sacrée de demain.

Invitation.

BiBi – qui veut renouveler le graphisme de son blog – a lu ce passage de Biagini dans une interview accordée à une classe de BTS : « La rencontre entre les structures politiques et les ateliers de graphisme ayant un véritable savoir-faire et une culture de métier n’a pas encore eu lieu». Si Biagini veut contacter BiBi et sa structure politique,  il peut toujours le faire… 🙂

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Et pour alimenter et poursuivre la conversation : Evgeny Morozov («Internet : instrument de libération et d’oppression»).

5 Responses to Fétichisme High-Tech et Révolutions arabes.

  1. captainhaka dit :

    J’aime bien le journal « la décroissance » et je le lis dès que j’en ai l’occasion, seulement je trouve que C.Biagini enfonce quelques portes ouvertes et fait une analyse légèrement tronquée.
    Certes, personne n’a affirmé qu’un immolation par le feu pouvait se faire de façon virtuelle … ! Mais il est faux
    de dire que seules les classes bourgeoises ont accès au net, c’est mal connaître les sociétés du Maghreb. Il faut savoir que bien que les foyers soient sous-équipés, les cyber-cafés ne désemplissent pas et même dans les contrées les plus reculées.
    La rue arabe est dans un soif inextinguible de communication et d’envie d’ouverture sur le monde. La dynamique incroyable avec laquelle ils ont imprégné les réseaux sociaux et la facilité d’appropriation de l’outil internet fut salvateur et primordial pour l’aboutissement de leurs révolutions.
    Le net est entrain de générer un mouvement de fond terrible dont on n’entrevoit que les premiers soubresauts. C’est à l’échelle de l’histoire l’équivalent de l’invention de Gutemberg qui avait révolutionné les sociétés occidentales et leur a permis de sortir des ténèbres et de l’ignorance et entamer leur renaissance.
    La fluidité et la rapidité de circulation de l’information a toujours été le socle des grandes avancées positives de l’humanité et je ne doute pas que le net en soit une.

    Il n y a qu’à observer la force avec laquelle les forces réactionnaires et conservatrices tentent de freiner et de contrôler l’outil.

    « La décroissance » c’est un bon journal, je confirme. 🙂

  2. BiBi dit :

    @Captain Haka
    Merci pour ce commentaire.

    Un mot sur « Décroissance ». Il y a du très bon et du moins bon. Pour ma part, je ne cherche évidemment pas le journal parfait 🙂

    Sur la rue arabe, c’est vrai, je la connais, tout se dit et s’échange vite. Cette construction de la Solidarité s’est faite principalement là (avec l’appui du Net bien entendu). Il ne s’agit pas du tout de nier que le Net ait eu une importance grandissime et nouvelle dans l’histoire (des mouvements sociaux et révolutionnaires pour le coup).
    Nous sommes entièrement d’accord là-dessus.

    Biagini ne dit pas que seules « les classes bourgeoises ont accès au net » car ce n’est pas vraiment son sujet. Le lien en pays arabe se fait non seulement dans la rue mais dans les cafés, les marchés, les places, autour des mosquées etc. Et de plus en plus dans les cyber-cafés.

    Si je retranscris bien la position de Biagini, c’est de dire que ce sont les mouvements de masse qui ont fait cette histoire. Et que les renversements de BenAli et de Moubarak sont d’abord déterminés par les peuples (avec côté rural en Tunisie et plutôt spécificité urbaine en Egypte). Le Net y a pris toute sa (nouvelle) place et c’est vrai que dans l’histoire humaine, c’est une donnée totalement inédite (de par l’amplification, la rapidité, la circulation des infos). A juste titre, tu dis qu’on en « entrevoit que les premiers soubresauts » et il sera intéressant de lire les analyses qui pourront être faites.

    La réflexion de Biagini me semble vouloir aller – et je lui donne raison – à rebours des analyses qui privilégient l’importance du Net comme décisive et primordiale. Dans l’ordre des déterminismes, la puissance du Net reste seconde – mais non secondaire. Aucune révolution ne ressemble à une autre mais sans mouvements collectifs de fonds, rien ne peut basculer. Net ou pas Net.
    Les révolutions tunisienne et égyptienne sont en cela passionnantes qu’elles nous donnent à penser.

    Enfin, dire continuellement que le Net a été déterminant, le ressasser sans arrêt (et en même temps essayer de le contrôler) est une des façons – à mon avis – pour l’Occident (et ses États libéraux) de démobiliser ce qui gronde, ce qui émerge : l’aspiration des peuples à plus de démocratie.

  3. Sonia Khali dit :

    Bonjour,
    Je rajouterai que facebook ou encore twitter ont contribué à relayer les informations une fois la revolution lancée contre le président ou plutot dictateur en place. Ou encore pendant que les jeunes surveillaient leurs quartiers avec des barrages, les téléphones portables ont servi à localiser et surveiller les deplacements par des sms les milices pro Ben Ali qui déambulaient dans les rues.
    Effectivement, facebook ou autres groupes sociaux ne sont pas à l’origine de la révolution mais ont permis par la suite à l’information en temps et en heure. Aussi, à une liberté d’expression, comme un défouloir … des personnes qui ont tellement rien dit se sont sentis libérés face à un écran et clavier. Peut etre que certains se sont pas d’accord avec cela mais pourtant ça été le cas. Je vais en Tunisie fin du mois normalement et j’ai hate de voir et entendre ce qu’il s’est passé avec un autre oeil/une autre oreille et écouter des témoignages de proches qui ont vécu cette page d’histoire.. leur page d’Histoire.
    Sonia

  4. BiBi dit :

    @Sonia
    Merci pour ton précieux commentaire.
    Oui le Net a contribué à amplifier les liens de solidarité dans la bataille contre le Pouvoir. Nous sommes d’accord pour dire son importance. Il serait complètement idiot de le nier.
    Invitation : à ton retour de Tunisie, je suis prêt à mettre en ligne tes impressions ici même en billet(s). 🙂
    En attendant, voilà les coordonnées de ton Blog pour les bibis : http://unepausecafe.unblog.fr/tag/non-classe/

  5. Sonia Khali dit :

    Et bien, c’est avec plaisir que j’accepte cette invitation 🙂 . Je vous en remercie. J’avoue d’avoir hate après quatre années d’absence d’y être. Et mon oeil sera bien ouvert pour voir ce qui s’est passé dans les rues et mon oreille sera bien tendue pour écouter les longues discussions qu’on aura avec les cousins le soir dans la cour d’une maison dans un quartier populaire de Tunis.

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