Interview 1993 : Jean-Luc Godard, le Sport et le sportif.

En 1993, Jean-Luc était interviewé par l’Equipe-Magazine. BiBi découvrit alors que le cinéaste – qui habite en face de chez lui, de l’autre rive du Lac Léman – était un authentique amoureux du Sport. Le cinéaste parle de ses passions, de ses déceptions et interroge le Cinéma, la Télévision et les Journaux sportifs sur la façon dont ils traitent le Sport. [Extraits].

Sport et Enfance.

« Entre le sport et moi, il existe depuis toujours des relations profondes et passionnelles. Cela remonte à mon enfance. A l’école et au collège, j’ai pratiqué aussi bien le football, la natation, le basket ou le ski. Toujours en faisant partie de petites équipes, de petits clubs internes aux écoles. Dès que je suis allé à Paris au lycée, je me suis arrêté net. J’ai essayé de faire du basket au Stade Français mais sans succès.

Je n’aime pas la boxe car je n’aime pas la guerre. La tauromachie ? Je comprends mais en même temps, tous ces animaux, ce qu’on leur fait subir, je ne comprends pas.

J’ai fait beaucoup d’athlétisme à un niveau très modeste. Mais cela m’a permis d’avoir la résistance nécessaire pour faire des films. Etre metteur en scène, c’est extrêmement fatigant : on court, on démarre, on vit sur les nerfs. Epuisant ! Tenir pendant 12 semaines de tournage demande une excellente forme physique.

Oubli des créations, des créateurs.

Le sportif fait son propre roman. Il invente, il fait preuve de discipline et produit une création, une œuvre qui lui est propre (…) J’ai lu leurs aventures comme des romans. Elles se confondent avec une période de mon adolescence. Une certaine forme de romanesque… à telle enseigne que je me souviens de tous les noms (…) Je suis révolté que les jeunes ne connaissent pas tout ça : Suzanne Lengle, Borotra etc. Les jeunes oublient tout. Les parents aussi. Moi, je peux citer tous ceux qui m’ont fait vibrer : Zatopek, Bannister, Elliott. De nos jours, tous ces noms sont inconnus. J’ai 2 professeurs de tennis, ils ne se rappellent d’aucune des finales formidables de tennis. Ils ne savent pas pourquoi les tchèques sont forts en tennis et les Hongrois en natation. Ils n’analysent pas. Pareil chez les jeunes cinéastes.

Illusion, vérité et mensonges.

Le sport plait parce que c’est l’un des rares endroits où les gens voient le travail. Un sportif, sans être un intellectuel ou un artiste comme dans la danse, le chant ou l’opéra, ne peut pas mentir. L’homme politique peut mentir. L’acteur qui se présente à moi, moi qui me présente au banquier lui disant que je vais faire le meilleur film du monde, nous pouvons faire illusion. En sport, non. Il y a encore des vérités : l’athlète qui dit « je saute 2,10m », on lui met la barre et on voit. Mais derrière cela, il y a du travail, de l’entraînement… Certes, il y a une crise de confiance généralisée. Reste que les sportifs ne peuvent pas mentir sur le fond. C’est pourquoi on aime le sport. Parfois les cartes sont truquées, oui…

Dieu et les Sportifs.

Les sportifs dévient de la voie du sport lorsqu’ils se prennent pour Dieu ou des demi-dieux qui étaient des créatures stupides du temps des Grecs. Leur seule excuse est que c’est le seul moment social qui leur est offert pour le croire. Il n’y a pas grande différence, à un moment donné, avec la prostitution. On veut faire beaucoup de choses avec son corps pour mettre de l’argent de côté. (…) Le destin de ces stars ne m’émeut pas. Ces stars ne sont pas tellement interessantes. Ce ne sont pas elles qui m’interessent le plus. Ah si seulement la télévision montrait un match de Quatrième Division ou de province : ça c’est du sport ! Mais aujourd’hui, où est le sport ? (…)

Télévision et voyous du CIO.

La télévision privilégie la personne plutôt que l’œuvre. Chez le sportif, c’est le nom qu’on retient. La télévision dépossède le sportif, le créateur, de son œuvre (…) Elle est retenue par le côté économico-culturel qui fait que l’on voit moins le geste, le temps, la durée, le bruit. Le son n’est plus traité, ou très amoindri, car il est bouffé par le commentaire. Le Tour de France devrait passer presque sans voix. On entendrait les vélos, la pluie…

Le Comité Olympique à Lausanne, Samaranch, ce sont des voyous, des hommes d’affaires. Ils refusent de se rendre compte (…) Les joueurs ? Des mercenaires. Peut-on dire que des mercenaires soient corrompus ? Cela n’a pas de sens (…) L’ambition des sportifs est la même que celle des hommes d’affaires.

Lire le sport. [Extrait des Inrocks – 1993]

C’est épouvantable. Tout devient vedette et pub. J’adore le tennis, je peux regarder un gamin de 12 ans taper pendant deux heures la balle contre un mur. Où j’habite, il y a des matches de football qui doivent correspondre à la trentième division : je peux les regarder des heures durant car le football est un sport que j’aime énormément. Il y a parfois dans L’Equipe – mais moins qu’avant – des critiques de matches, des choses qu’il n’y a plus dans les critiques de films. [patron légendaire du quotidien sportif] faisait ce qu’on m’a appris en littérature à l’école : ne pas redire le nom à chaque fois, utiliser un autre mot. Pour , il y avait plusieurs surnoms: l’enfant de Quincampoix, le poulain de Hutchinson, Hewlett et Leroux. Un côté Victor Hugo de bazar mais on aimait ça.

Cinéma et Sport. [L’Equipe-Mag 1993].

J’aurai bien aimé filmer une partie de tennis, un match mais ça me prendrait un an pour le faire… J’ai proposé de faire la Coupe de France de foot ou Roland-Garros (…) Quand j’ai connu , trois ans avant les Jeux de Los Angeles, il était tombé assez bas et avait peu de crédit. J’avais essayé d’obtenir qu’on lui confie à lui et à sa Société les J.O. en faisant en sorte que chaque metteur en scène traite un sujet. Mais cela ne s’est pas fait. Je le regrette.

 Le seul film qui ait été bien tourné sur le sport, c’est malheureux à dire, c’est un film nazi de Leni Riefenstahl sur les Jeux de de 1936. Dans tous les autres, on n’a jamais vu de sportifs. On y voit seulement des hommes ou des femmes courir. Si ne court pas comme , c’est filmé pareil, alors qu’en fait c’est très différent. Tout reste à faire».

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 Autres billets-BiBi sur le Sport : 

 

6 Responses to Interview 1993 : Jean-Luc Godard, le Sport et le sportif.

  1. Rodrigue dit :

    On aimerait que le sport soit resté ce que Godard décrit Maintenant ce n’est plus qu’une compétition entre firmes pharmaceutiques incarnée par des ambitieux masochistes qui doivent absolument avoir réussi avant trente cinq ans ! Et les amateurs les imitent bêtement !

  2. BiBi dit :

    @Rodrigue.
    Il n’ y a jamais eu de « pureté du sport ». Hier comme aujourd’hui.
    L’illusion est tenace : une force nous pousse malgré tout à la Croyance en cette virginité du Sport ( ou encore à excuser les errements de certains sportifs qu’on aime, qu’on a aimé). Je pense à Anquetil, mon idole d’antan, bourré aux amphétamines, au footeux ZZ en finale de Coupe du Monde 2006.
    Rien à dire d’autre que ce constat lacanien pour les Admirateurs et Aficionados que nous sommes : le Sujet (toi, moi, les autres) est divisé 🙂 et nous marchons l’amble.

  3. Rodrigue dit :

    Tout à fait d’accord, Bibi, à ceci prêt que l’amateurisme ne suivait pas les dérives du sport professionnel ce qui est maintenant le cas. Il arrivait encore à cette époque à des non-profesionels de participer à leur rythme au Tour de France: qui pourrait encore le faire actuellement ? Voilà un exemple parmi d’autres.

  4. […] y el pensamiento -parece confesarnos. En el curso de una conversación mantenida con redactores de L’équipe a principios de los años 90′, Godard atribuía al deportista una cierta capacidad […]

  5. Agnès Perrais dit :

    Bonjour,
    Je tombe sur votre article en travaillant sur Godard dans le cadre de ma thèse de doctorat. Je rédige une petite partie sur l’utilisation du ralenti sur les images de sport chez Godard et j’aimerais bien lire l’interview dont vous parlez ici. L’auriez-vous conservée par hasard?
    Merci de votre réponse,
    Bien cordialement,
    AP

  6. BiBi dit :

    @Agnes

    Peut-être y a t-il eu des échos inconscients chez moi lorsque j’ai écrit ma nouvelle ? Voyez dans mon billet le Paragraphe n° 7… 🙂 Je cherche dans mes archives et vous envoie rapidement cet interview paru dans l’Equipe de 1993.

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