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« Shutter Island » : parabole du Cinéma.

Samedi 27 février 2010

Lorsque chercha ce que voulait dire «Shutter» dans le titre «  » de Martin Scorsese, il fut surpris de sa traduction : « volets ». Il remarqua aussi que le film était une sorte de voyage kafkaien et que, lors d’une séquence, l’un des personnages faisait même référence à l’écrivain pragois. se souvint alors avoir lu un petit dialogue entre Gustav Janouch et Franz Kafka sur le mot « volets ». Gustav Janouch parlait cinoche avec Franz et lui rappelait un proverbe tchèque : «L’œil est la fenêtre de l’âme». A quoi, l’homme de Prague rajouta énigmatiquement : «Oui, et les films sont des volets de fer ».

«» : un film à volets. Une île comme un volet de fer.

Un matin de 1954, le Marshal Teddy Daniels et son nouveau coéquipier, Chuck Aule, débarquent sur , une île  au large de Boston. Là, un ancien fort de la guerre de Sécession a été reconverti en hôpital psychiatrique pour criminels particulièrement dangereux. Les deux policiers doivent retrouver une patiente, internée après avoir noyé ses trois enfants. Elle a mystérieusement disparu. Les deux enquêteurs fédéraux vont devoir affronter la méfiance des médecins, la violence d’un ouragan qui submerge l’île et ils vont devoir – particulièrement pour Léonardo Di Caprio – faire face à leurs propres démons.

Il  eut l’île au Trésor, l’île du Docteur Moreau, l’Île nue de Kaneto Shindô, espaces privilégiés pour construire une intrigue accrocheuse. «  » s’ouvre magnifiquement sur un bateau de ligne émergeant dans le blanc de l’écran et dans la blancheur de la brume. Cette île est comme le Prague de Kafka, immense, petite, omniprésente, endroit d’où l’on cherche à partir, à s’évader. Scorsese aurait pu écrire à l’instar de Kafka : «Cette île [Prague] ne nous lâchera pascette petite mère a des griffes» ou encore : «Dans ce petit cercle est enfermée toute ma vie», «Les recoins obscurs continuent de vivre en nous».

Du coup, cette île n’est pas un bout de terre singulier, un espace hors-temps mais elle est le Monde tout entier. Rien de ce qui est humain (ou inhumain) n’y est absent. Tout de l’Histoire humaine s’y concentre : la Vérité, les Mensonges,  les Camps d’extermination (Di Caprio, ex-soldat US, se souvient à plusieurs reprises de son expérience de tuer les responsables allemands du Camp de Dachau), le Réel, la Fiction et l’arête Bien/Mal sur laquelle s’échine l’acteur (et le spectateur).

On pourrait se laisser aller à l’intrigue, aux multiples rebondissements, aux flashbacks ( il y en a beaucoup. Trop ?), aux coups de théâtre. On pourrait rester à cette Question finale du film, au dilemme du héros, prêt à se faire lobotomiser ou énucléer : «Que vaut-il mieux ? Vivre en monstre ou mourir en Homme de bien ?»

On peut aussi émettre l’hypothèse que cette «  » aux volets de fer, cette île d’où  Leonardo Di Caprio ne ressort pas car il découvre que c’est le Monde (un mélange inextricable de fictions et de vérités) est pour Martin Scorcese…  le Monde du Cinéma.

On y décèle nombre de séquences qui rappellent les films hitchcockiens (l’intrigue se passe dans les années 50-60, années terribles de la Guerre froide, quasi-atomique), séquences filmées en successions de plans qui rappellent les premiers trucages scéniques (au fond, les falaises, la tempête ; au premier plan bien découpé : le héros dans tous ses états). Les Oiseaux d’Alfred sont ici remplacés par les rats. L’arrivée du bateau (en noir sur fond blanc), le phare, les flics très hitchcockiens, les vues sur la mer, le Fort mystérieux (aussi mystérieux que le Château de Kafka) évoquent les films de jeunesse noire de Scorcese, dévoreur de pellicule et historiographe du Cinéma.

Cette île, c’est le Cinéma avec ses caciques, ses volets de fer, ses contraintes d’airain, ses contraintes policières d’Hollywood, puissance maléfice de ceux qui le gouvernent. C’est aussi le Cinéma dans sa Signifiance, dans son Intertextualité ( le film rappelle « Shock Corridor » de Samuel Fuller et le «Vol au dessus d’un nid de Coucou» dans leur logique infernale et similaire : qu’est-ce qui est vrai ? faux ? de la fiction ? du Réel ? Où est ce qui est vrai ? ce qui est faux ?) Le Cinéma permet de faire plonger un personnage dans une trame, de le mettre en scène pour qu’il croise et affronte cette Épreuve humaine par excellence : qu’est-ce – singulièrement, universellement – le Bien et le Mal ? Et non moins important : « Où se mettre ? Où se pencher ? »

A la fenêtre de l’Âme pour l’ouvrir ? Derrière les volets de fer pour les fermer ?

A vous évidemment de voir et d’aller (au cinéma)… y voir.

Frères de langue (Kafka, Beckett, Cioran).

Dimanche 10 janvier 2010

« Tu m’interroges sur mes maux et sur mes élancements : pas d’inquiétude ! Les aiguilles dans ma tête sont aiguisements de mes pensées, aiguillons dans mon phrasé.

La Maladie de la Lecture m’a rendu, me rendra la Santé resplendissante. Les souvenirs sur les livres ont resurgi à vitesse grand V. Les brûlures et les baumes avec. J’ai repris Kafka quelque trente ans après. Comme au premier jour : peur, effroi devant les déplacements incongrus de Grégoire Samsa, devant le sifflement de sa Souris, les postillons de la toux de son Singe. Et que dire de l’écrivain pragois, en fin de vie,ventriloque au Sanatorium de Kierling et soutenu par Dora Dyamant, s’émerveillant tous deux d’une plante buvant son eau ?

Il est des Oeuvres de destin qui font bouteille d’oxygène. Des livres par lesquels on respire. Pas besoin de savoir qui, comment, pourquoi. On branche le premier mot et c’est instantanément la Vraie Vie qui s’installe et nous envahit. En refermant tel livre, nous voilà désemparés, incrédules, cherchant à nouveau un second souffle.

Je relis les Irlandais ce début de semaine. James Joyce, presque juif, est Terre promise à lui tout seul. Samuel Beckett, lui, écorche jusqu’au sang la chair des mots français. Tous deux invités de la Langue française (comme Cioran) – sans égards pour leur Mère d’adoption.

Diaboliques, eux aussi, en toute innocence. Ils volent les bébés dans les berceaux.

Ils sont mes frères de langue».

Photographie de Cioran par Marc Trivier, E.M. Cioran, Paris, 1983.

Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne : souvenirs d’avant le Mur.

Mardi 10 novembre 2009

Rue des Alchimistes

a lu l’article de Céleste sur son voyage à l’Est. celestissima.org/en-souvenir-de-greta-allemande-de-l%e2%80%99est/Des souvenirs lui sont revenus.

a écumé très tôt les Pays au-delà du Rideau de fer, s’y rendant avec des billets SNCF et des visas commandés longtemps à l’avance. C’était à la fin des années 70. On était sous Giscard et au lycée, on étouffait. On écoutait Michel Lancelot sur Europe 1. On lisait Rock et Folk, Best et Extra. Certains essayaient de nous vendre Rouge ou voulaient nous faire adhérer à la Gauche Prolétarienne. On furetait sur les Ondes (sur Ondes courtes, on arrivait à prendre Radio-Luxembourg qui émettait d’une plate-forme pétrolière).

On partait à deux, à trois dans les Pays de l’Est. En 78, Italie, Yougoslavie, Sofia, Mer Noire jusqu’au delta du Danube. En 79, Hongrie (Sopron, Lac Balaton et ). Et Varsovie début août 80. Les JO de Moscou : les Cocos avaient réquisitionné tous les pots de peinture de la Pologne pour repeindre les rues moscovites. La Haine contre les Soviétiques lorsqu’il y avait un boxeur polonais contre le russe. On avait emmené deux bouteilles de Pastis. Ils/Elles buvaient cul sec. Dans la boite de nuit, trainait un exemplaire du Monde : colonne première page, on y parlait des évènements de… Gdansk. On informait nos amies polonaises pas au courant !

On se remboursait l’essence et on payait les Auberges de Jeunesse en traficotant nos dollars au noir. Trois semaines qui nous coûtaient absolument rien. A , on avait trouvé des chambres universitaires près du Danube. On était les Rois. On payait tout aux filles avec notre change super-avantageux. Le seul morceau d’autoroute était le tronçon -Lac Balaton. Avec la Simca 1100 TI, on doublait tout le Monde. Les deux allemandes de l’Est voulaient rester avec nous. Elles prenaient la pilule et on se baignait à poil.

En , on allait avec des potes tchèques dans les bars d’Hôtel huppés. Les Prostituées étaient à 5 dollars la nuit. Pour manger une banane, il fallait se lever tôt tel jour pour aller les acheter au noir au Marché-Gare. Un jour, Michel pissait ses bières contre un mur. Un policier tchèque voulait dresser un PV. Le copain tchèque a expliqué que nous étions journalistes et que nous allions faire rire nos lecteurs sur la Police de Prague qui mettait des PV pour ça. Les flics sont repartis avec leurs souches.

On avait cherché Kafka. Il n’y avait aucun dépliant touristique. Les murs étaient gris, noirs. Le Château faisait peur. Le cimetière juif du Centre-Ville était fermé. On est passé par-dessus pour visiter une heure. A la piscine, on riait de voir les jeunes porter des maillots de bain socialistes ! Un jour, un tchèque m’a demandé si j’avais une sœur : il voulait un mariage blanc pour passer à l’Ouest. A la frontière allemande/tchèque, on est passé comme une lettre à la Poste. On se disait «  Putain, c’est facile ». Mais il y avait une No Man’s Land et au bout de 5 kms, on a vu les chiens policiers, les lampes, les torches dans la nuit et l’inspection minutieuse des coffres de voitures des tchèques qui se rendaient en RFA.

A , il y avait déjà le Festival Rock mais pas à Margrit-Sziget, au pied du Château. Des freaks, du Hard-Rock (orchestre : Skorpio). Les gens étaient chaleureux. Une fois on a été hébergé par un lanceur de javelot hongrois qui s’était démonté l’épaule avant Mexico 68. En en parlant, il en avait pleuré. Devant l’alcool de prune (interdite au Conducteur).
Ils aimaient la France mais devaient économiser cinq ans pour pouvoir aller financièrement en visite à l’Ouest. Les Allemandes de l’Est avaient un complexe de supériorité. Fallait pas les confondre avec les ploucs des plaines hongroises ou polonaises. Elles connaissaient la pilule de A à Z.

n’était pas communiste mais il sentait un désaccord latent. Aussi bien en Hongrie qu’en , la frange de la Jeunesse n’était pas forcément mortifiée mais elle était curieuse, parfois fêtarde, parfois apathique. Combien de fois avons-nous expliqué qu’à l’Ouest, nous aussi on ne roulait pas sur l’Or ! Incompréhension tenace.

C’était 20 ans avant la chute du Mur de Berlin et n’avait même pas vingt ans.

Photo : .

Kafka au bordel.

Dimanche 24 août 2008

Kafka sans sa geisha

Avec Kafka, l’Histoire est sans fin. On a voulu faire de l’écrivain un Visionnaire anti-totalitaire, un Désespéré, un Anarchiste, un Militant sioniste etc etc. Aujourd’hui, voilà qu’il y aurait une ènième affaire « K », un débat né en Angleterre qui soulèverait une fois encore les passions. Cette fois-ci, il s’agirait de savoir si Franz était oui ou non un… pornographe.
Cette grande Question vient à point pour fêter le 125ième anniversaire de sa naissance. On aurait donc découvert que l’écrivain pragois n’était pas si prude que ça, qu’il n’était pas du tout l’ascète que ses fervents admirateurs auraient décrit tout au long de leur Corpus critique. Un certain Monsieur James Hawes aurait lancé – preuves à l’appui – que notre écrivain idolâtré aurait commis de graves péchés (littéraires) en écrivant de la « prose » pornographique, voire aurait été sa vie durant un abonné aux bordels de Prague et d’ailleurs. Pour la démonstration, il n’y aurait qu’à lire le livre (et d’abord, évidemment : l’acheter) « Excavating Kafka » aux Editions Quercus. (Lire la suite…)

Pause de fenêtres.

Vendredi 18 avril 2008

Fenêtres sur cour

Aux États-Unis, des architectes avaient décidé de faire des buildings d’affaires sans ouverture sur l’extérieur. Ils avaient par contre beaucoup cogité sur un intérieur tout aseptisé. Il y avait là aquarium, jolies peintures aux murs, lumières sophistiquées et grosse moquette sous les pieds. Mais dès le premier mois de travail, les femmes qui étaient au boulot, ont commencé à avoir des migraines, des angoisses, des taticardies, des pertes de connaissances et le rendement s’en ressentait rudement.  Après réflexion,  il s’est avéré que c’était le manque de fenêtres, de velux, de vasistas, de baies vitrées sur l’extérieur, que c’était cette absence d’ouverture sur le Ciel et le Rêve qui avait provoqué le malaise. (Lire la suite…)

La langue japonaise est un casse-tête chinois.

Vendredi 28 mars 2008

Le verbe a paraît-il quatre sens différents en japonais :
1. Prendre note de quelque chose
2. Traiter quelque chose par un silence méprisant
3. Passer quelque chose sous silence
4. Rester sagement dans l’expectative.

Un verbe subtil donc dont la polysémie très riche serait à l’origine du bombardement d’Hiroshima. ( Bulletin d’information de l’Association des traducteurs littéraires de France sous le titre :  « L’erreur de traduction la plus tragique de l’Histoire. »)

(Lire la suite…)