La satire : un argument politique ?

TUCHOLSKI

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a connu la Période Brune comme de nombreux intellectuels allemands. Comme Walter Benjamin, Stefan Zweig, Klaus Mann, Joseph Roth, il n’a pu résister à cet effondrement. Journaliste très connu pour ses satires, il publia plus de 3 000 articles dans presque 100 journaux, tout cela au cours des 25 années de son activité de journaliste.

BiBi en profite pour tenter de réfléchir sur les impacts paradoxaux de toute satire. Hier, comme aujourd’hui.

Tucholski faisait donc dans ce créneau. Avec pour but de «transformer sa machine à écrire en mitraillette», de la diriger contre cette Allemagne militariste et traditionnelle qu’il exécrait. Pacifiste, il penchait du côté du Parti Communiste Allemand et pourfendait les sociaux-démocrates dans ses papiers.

Le journaliste quitta l’Allemagne en 1924 et vécut un temps à Paris. Ses «Chroniques parisiennes» sont bien douces : à Paris, il n’aperçoit ni le chauvinisme exacerbé, ni les Ligues qui se forment, ni l’antisémitisme ambiant, ni les rudes bagarres au Quartier Latin. Sur son Allemagne, par contre, il est très lucide, peignant ce qui allait arriver en janvier 1933 mais – paradoxe – il a du mal à prendre Hitler au sérieux (comme la plupart des Intellectuels d’alors). Plus vite le petit moustachu prendra le pouvoir, se disent beaucoup de ces intellectuels opposants, mieux cela vaudra et plus vite l’effondrement aura lieu.

Côté Staline, Tucholski, clairvoyant, a vite compris. Lucide notre bonhomme mais aussi… aveugle.

Tucholskii

On sait les dégâts que peuvent occasionner les généralités. Dans ses billets d’hier, Tucholski parlait – comme Nietzsche – de «l’Allemand en tant que tel qui est lâche, mesquin», du «Juif» qui «ne sait ce qu’est la liberté». Aujourd’hui, les Humoristes de notre beau pays plaisantent sans scrupule sur le Fonctionnaire-Feignasse, sur le Politicien véreux, sur le Journaliste vendu, grosso-modo sur l’Intellectuel… sans même s’apercevoir qu’ils alimentent – pas toujours à leur insu – la Roue du Moulin FN.

, poète, romancier autrichien, autre intellectuel, faisait le bilan de cet Entre-Deux-Guerres en Allemagne. Il évoquait cette période en réfléchissant sur son passé de poète expressionniste : «Nous avons été les chauffeurs de l’enfer dans lequel le monde était en train de sombrer».

Revenons à cette prédilection de Tucholski pour la satire. La satire reste un outil pratique (il rapporte des rires et du lectorat – je lis et suis fidèle au Canard Enchaîné par exemple) mais douteux car elle peut rallier tous les mécontents… même si ces derniers sont irréductiblement opposés entre eux. Tu ris sur une blague contre les fonctionnaires et tu te retrouves à rire avec un type du FN. Le trait satirique aide bien à démasquer le plus souvent quelque chose de révoltant mais il ne donne pas nécessairement le sens politique dans lequel doit être compris le Réel.

Et c’est bien pour cette raison que chaque opinion peut s’en réclamer.

Les articles satiriques et féroces de Tucholski convenaient finalement aux nationalistes et aux nazis qui, pour d’autres raisons que les siennes, avaient exactement la même opinion sur la République de Weimar. Comme lui, ils rêvaient de la détruire. Désespéré, Tucholski aura vécu intensément et désespérément le drame des Intellectuels de cette époque. A force de frapper contre tous ceux qui étaient pour cette République (désastreuse, certes), il a fini par gommer la force montante des nazis.

Condamné à la solitude, gardant sa haine de l’Etat et ses distances avec les politiques, se trompant d’ennemi, celui qui était un ami de et qui croisa l’inconnu Franz (le 30 septembre 1911 lors d’un voyage à ), se suicidera.

Alors pourquoi ce billet aujourd’hui ?

Ben quoi, faudrait quand-même pas que je fasse le boulot d’introspection à moi tout seul, hein ?

5 Responses to La satire : un argument politique ?

  1. Arthurin dit :

    Ben quoi, faudrait quand-même pas que je fasse le boulot d’introspection à moi tout seul, hein ?

    Certainement pas.

    Plus vite la grande blonde prendra le pouvoir, se disent beaucoup de ces intellectuels opposants, mieux cela vaudra et plus vite l’effondrement aura lieu.

    C’est terriblement contemporain comme raisonnement.

  2. BiBi dit :

    @arthurin
    Hélas, j’en connais de ces braves intellectuels qui rêvent d’un grand chamboulement, d’une table rase, d’une vengeance contre les Journalistes (tous assimilés à des éditocrates). Ils rêvent avec le ressentiment et la mauvaise haleine. Mais de cela, peu en parlent.

  3. Arthurin dit :

    Salut BiBi,

    Tu parle (entre autres sûrement) de Mélenchon (me trompe-je ? -auquel cas fais comme si je n’avais rien dit-).

    Tu vas vite en besogne ; sa dénonciation est surtout celle des conditions de travail qui poussent les journalistes à épouser la doxa des grands patrons de « l’info ».

    Pour ce qui est du chamboulement et de la table rase : continuer dans la continuité est-il à ce point merveilleux que nous dussions en rêver ?

    Rêver avec le ressentiment et la mauvaise haleine ? Peut-être est-ce dû à ma relative jeunesse (ou à la vacuité de ma culture générale, au choix), mais je n’ai pas compris ce que tu voulais dire.

    Aussi peu que nous soyons, on peut en parler si tu veux (même si je me suis trompé et que je n’aurai rien dit).

  4. BiBi dit :

    @Arthurin
    Je ne parlais pas des positions du Front de Gauche assez claires sur les Medias, leur emprise. Sur mon avis personnel au sujet des Journalistes, je te renvoie à un de mes billets. http://bit.ly/JhqgOF
    Bien entendu qu’il faut faire des distinctions entre Editocrates et journalistes (soumis aux Diktats des Grands patrons avec pour refuge : la bibine ++).
    Ressentiment & haleine : ce sont ceux -intellectuels – qui pardonneraient bien à Marine son extrémisme en disant que ma foi, elle dit des vérités, que le FN est compatible avec la République, qu’il faut accepter le pluralisme alors qu’ils ont sous les yeux la mort de Méric. L’extrême-droite ne veut pas dialoguer : elle tue.

  5. Arthurin dit :

    Hihi, ça n’a pas changé depuis 2009…

    Pour esquisser une réponse à la question posée en préambule : la satire n’est pas un argument politique en soit mais peut servir comme illustration dans un argumentaire politique au même titre que n’importe quelle autre figure de style et peut donc servir n’importe quel penchant politicien.

    Pour ce qui est du FN, comme j’aime à le répéter, la dernière fois qu’on a vue ces groupuscules unis, avant jean-marie, c’était à vichy. Je ne vois pas en quoi l’ultranationalisme xénophobe pourrait se prévaloir du pluralisme.

    Ce qui n’empêche en rien la présence de raisonnements cohérents parfois là où on les attend le moins.

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