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Du racisme de l’intelligence envers les « Bleus ».

Mercredi 30 juin 2010

Zéro de moyenne ?

C’est entendu : il y a des problèmes plus importants que les défaites des footballeurs français mais il est une chose qui frappe , c’est l’insistance quasi-générale à se moquer du niveau intellectuel de ces footballeurs français, «traitres à la Nation». Étrange cette insistance unanime. Bizarre cette polarisation sur leur (supposée) ignorance crasse. Même les amis de s’y sont mis… Mais pas que.

Florilège.

Richard de Meudon la Forêt, premier auditeur du «Téléphone sonne» sur France Inter (lundi 28 juin), va plus loin. Il demande, plein de morgue, un «stage d’expression orale» pour rendre «compréhensible le discours des joueurs pour l’ensemble de la population française». Michel Cymès, médecin, animateur du Magazine de la Santé sur France Info, voudrait «soumettre les joueurs de l’Equipe de France à un test de QI».

Ces joueurs sont quasiment ravalés au rang de l’animalité : «Au pire, ce sont des bêtes solitaires et dangereuses» (Jean-François Pradeau, philosophe). Pas loin non plus d’être des décervelés : «Footeux capricieux et milliardaires» qui nous offrent des «prestations sans scrupule ni morale» (Serge Moati). y va aussi de son cynisme de dandy et évoque à leur propos un «festival de vulgarité et d’injures», de «disputes de petits chefs rapaces». Claude Askolovitch, lui, voit en eux «des enfants trop riches et trop gâtés» (a contrario, le , journal où il écrit, offre à Michel Pébereau, grand patron, philosophe devant l’éternel, une rubrique sur la Science-Fiction sans sourciller).

Continuons : Denis Masseglia, président du CNOSF, lance que les « joueurs sont pour la plupart, déconnectés des réalités». avait relevé dans une de ses Flèches les louanges de Denis Masseglia par le Figaro : «Denis Masseglia veut faire rentrer le Monde de l’Economie dans le Sport sous forme de mécénat». Pas déconnecté des réalités, ce Monsieur. Est-il plus intelligent pour autant ?

Non seulement, le joueur de l’Équipe de France est ignare mais il ne travaille pas : « L’élève se trompe. Il n’a travaillé ni en CM2, ni en 6ième… et ainsi de suite jusqu’à la Terminale» (, Libération du 20 juin). Plus loin, l’éditorialiste s’en prend à ces joueurs gâtés en leur accolant le qualificatif d’«autistes», indécent qualificatif qui n’offusque personne.

Les Courtisans et les Ignares.

On a assisté à un défouloir généralisé non sur le pauvre jeu de cette équipe mais sur des attaques de personnes (ici sur leur cerveau – ou sur leur capital culturel pour parler bourdieusement). Étrange unanimité qui interroge . Ces Ignares en bleu seraient-ils des non-citoyens ? Faut-il qu’ils parlent le Langage de Cour pour avoir une existence agréée ?

Autres questions : n’y aurait-il pas derrière ces anathèmes et ces moqueries en-veux-tu en voilà, un racisme latent, insidieux, de la part de ceux qui se sentent d’une «essence supérieure ». caractérisait ce racisme de « racisme de l’intelligence » (lire son dernier chapitre de «Questions de Sociologie». Éditions de Minuit) distillé par ces Intellectuels-Censeurs.

La déferlante du Mépris.

A traiter l’autre – le Différent-de-Soi – de «con», on dit aussi (surtout) que l’on ne l’est pas soi-même. Que Ribéry fasse dix fautes de français pour s’exprimer, soit. Et alors ? Que certains joueurs aient eu des propos malheureux, des postures très critiquables, soit… mais faut-il  pour autant s’en moquer sans limites… eux qui n’ont pas le même capital culturel et scolaire que le «nôtre». Cette vision déferlante méprise extraordinairement les gens aux trajectoires sociales inédites et aux ascensions sociales fulgurantes (lire par exemple ce qui a été écrit sur celle du joueur emblématique qu’est , venu de Trappes et richissime à 18 ans).

Un déficit de pensée.

Derrière ce ressentiment brutal envers ces « illettrés» qui ont quand même «réussi», derrière ces dépits rageurs contre ces «enfants gâtés» ou contre ces «caïds immatures» issus évidemment des éternelles «classes dangereuses», y voit plutôt un… dangereux déficit de pensée.

Les jolis bras blancs d’Agnès Jaoui.

Samedi 27 septembre 2008

Jaoui Bacri et Debouze dans la charette

Jaoui, Bacri et Debouze s’en vont faire leur film-documentaire. Ils grimpent les Alpilles en ronchonnant, contournent les fourrés, évitent les épineux. Bacri insiste pour persuader les deux autres qu’il y a là-haut, « un endroit d’où l’on peut voir toute la France ». s’interroge alors dans son fauteuil et sort de son ennui : « Existe-t-il un point de vue d’où l’on peut tout voir ? ». se dit que ça part mal cette histoire de pré-voyance. Et en effet, ça s’arrête en chemin. Le trio se pose un peu là, pas forcément où le Désir commande. se dit qu’il va y avoir un moment de vérité qui va donner toute sa grandeur à ce petit film. Et voilà que derrière ce trio, par dizaines, viennent bêler des moutons. A ce moment du film, ils ne sont pas invités, ils s’invitent. A une autre époque, Charles De Gaulle vociférait que « Les Français étaient des veaux », voilà que le troupeau avait changé : les Français seraient-ils devenus des moutons ?
se dit qu’il a mal compris, que le trio Agnès Jaoui--Jamel Debouze ne peut pas penser ça. Ils ont dû lire « La Misère du Monde » de avant de se lancer dans cette aventure. Ils ont sûrement compris qu’on pouvait très bien montrer et analyser, jouir et être Jaoui, crier et être Bacri en même temps.
Et puis vient la scène des deux pèquenots du Lubéron. se souvient que dans « Les Bronzés », il y avait une scène similaire, très réussie, avec les bouseux qui sortaient un alcool bien de chez eux et qui l’offraient à des Parigots-têtes-de-veaux. s’en souvient de cette séquence, tordu de rire qu’il était devant Michel Blanc et Josiane Balasko (et leur tord-boyau) irrésistibles. Mais jeunesse se passe. a vingt ans de plus et il regarde Jaoui-Bacri-Debouze autour de la table. Que va-t-il voir ? Deux moutons haineux (pas laineux). Lorsque le premier des deux bouseux crie sa hargne contre Bruxelles, sent venir le cliché « Front national ». Et en effet, ça ne rate pas : Jaoui répond que « quand-même, faut pas exagérer, y a des subventions ». Rien à dire, c’est politiquement très très correct. Plus loin, le même bouseux pousse un peu et décrit assez justement son réel : « Je travaille 15 heures par jour, je suis de plus en plus pauvre, je crèverai la gueule ouverte… »

Et c’est ici, c’est ici, hélas, que Jaoui gomme toute la complexité du Monde et étouffe toute la richesse possible de ce personnage… auquel elle ne va donner aucune chance. Là, Jaoui aurait pu faire un cinéma qui cherche, qui prospecte, soulève les contradictions, de celles qui font que les Damnés de cette terre provençale participent hélas à leur propre domination. Ou encore filmer quelque chose d’approchant qui dit cela… Mais non : Jaoui squizze ce paysan tendance FN qui pourrait dire des choses intéressantes sur sa condition. Mieux même : pour se venger, Jaoui fait intervenir le second mouton, obsédé sexuel, deuxième bouc émissaire. Pourtant ce Paysan préhistorique va dire une des répliques les plus poétiques du film. Yeux rivés sur Agnès Jaoui, il lui lance : « Vous avez de jolis bras blancs ».
C’est juste avant la pluie… que le film prend l’eau. Il prend eau de toutes côtés à partir de la réaction de Jaoui qui prend son chandail, s’en couvre les bras et le resserre sur ses épaules.
Jaoui s’est « couverte » et à cet instant-là, elle rate le coche, elle rate l’avion, elle rate son film qui ne décollera plus, toute à son incapacité à voir autrement ces bouseux. Pour elle, ce ne seront que deux moutons haineux, deux boucs en rut devant elle.
Jaoui ne voit pas que c’est dans ses bras couverts que réside  l’humiliation ordinaire qu’elle dénonce par ailleurs – via le couplet plus noble de Debouze sur le tutoiement du pharmacien à sa mère. Dur évidemment de filmer des personnages qui résistent au Stéréotype : ils peuvent se venger.
trouve que c’est dans ce geste de tirer la couverture à soi (aux préjugés de sa couche sociale) que le film devient frileux et sent le renfermé. Une fois ces paysans hors-champ, chacun peut se bercer de douces illusions sur ses petits bonheurs, sur ses petits malheurs. La Pluie – comme dirait une jeune hippie dans le film Woodstock – lave de tout. Dans le film de Jaoui, cette pluie, filmée de façon catastrophique, effacera tout : le personnage de Jaoui retrouvera sa passion politique et son homme, Djamel sa femme qu’il a failli tr(e)omper, JPBacri rejoindra son fils qui aime son papa sous le parapluie d’une jolie rouquine et Mimouna partira vivre chez sa sœur bien-aimée, à distance de son méchant mari.
Pourtant, Dieu – et avec – sait que le mouton disait vrai : Agnès a de bien jolis bras blancs.