Archive de la catégorie ‘Livres de lecture & Poésie’

Le bonheur n’est pas un bon sujet pour le Poète.

Vendredi 5 février 2010

Trois extraits, trois diamants. L’un de Robert Walser. Les deux autres de la poétesse russe Marina Tsvetaeva.

«  Le bonheur n’est pas un bon sujet pour le Poète. Il se suffit trop à lui-même. Il n’a pas besoin de commentaires. Il peut dormir replié sur lui-même, comme un hérisson. En revanche, la souffrance, la tragédie et la comédie sont bourrés de forces explosives. Il n’y a qu’à savoir y mettre le feu au bon moment. Alors, elles montent au ciel comme des fusées pour illuminer tout l’espace ». (Robert Walser) 

« [Sur l'écriture]. J’obéis à quelque chose qui, sans cesse, mais de façon discontinue, résonne en moi, qui tantôt me dirige, tantôt me commande. Quand cela dirige – je discute, quand cela commande – je me soumets ». (Marina Tsvetaeva).

« Mon but, lorsque je commence à écrire, n’est de réjouir personne, ni moi-même, ni un autre, c’est de créer l’œuvre la plus parfaite possible. La joie vient plus tard, après l’achèvement. Le chef d’armée qui engage le combat ne songe ni aux lauriers, ni aux roses, ni aux foules, – il ne pense qu’au combat et moins à la victoire qu’à telle ou telle position qu’il faut conquérir. La joie vient plus tard et elle est grande. Vient aussi une grande fatigue. Cette fatigue, après l’achèvement de l’œuvre, je la respecte. Elle signifie qu’il y avait quelque chose à vaincre et que l’œuvre ne s’est pas donnée pour rien. Donc cela valait la peine de livrer le combat. Je respecte aussi la fatigue du lecteur. De lire mon œuvre t’a fatigué – donc tu as bien lu et tu as lu quelque chose de bien. La fatigue du lecteur n’est pas dévastatrice, elle est créatrice, co-créatrice. Elle fait honneur au lecteur et à moi-même ». (Marina Tsvetaeva. Le poète et la critique).

Frères de langue (Kafka, Beckett, Cioran).

Dimanche 10 janvier 2010

« Tu m’interroges sur mes maux et sur mes élancements : pas d’inquiétude ! Les aiguilles dans ma tête sont aiguisements de mes pensées, aiguillons dans mon phrasé.

La Maladie de la Lecture m’a rendu, me rendra la Santé resplendissante. Les souvenirs sur les livres ont resurgi à vitesse grand V. Les brûlures et les baumes avec. J’ai repris Kafka quelque trente ans après. Comme au premier jour : peur, effroi devant les déplacements incongrus de Grégoire Samsa, devant le sifflement de sa Souris, les postillons de la toux de son Singe. Et que dire de l’écrivain pragois, en fin de vie,ventriloque au Sanatorium de Kierling et soutenu par Dora Dyamant, s’émerveillant tous deux d’une plante buvant son eau ?

Il est des Oeuvres de destin qui font bouteille d’oxygène. Des livres par lesquels on respire. Pas besoin de savoir qui, comment, pourquoi. On branche le premier mot et c’est instantanément la Vraie Vie qui s’installe et nous envahit. En refermant tel livre, nous voilà désemparés, incrédules, cherchant à nouveau un second souffle.

Je relis les Irlandais ce début de semaine. James Joyce, presque juif, est Terre promise à lui tout seul. Samuel Beckett, lui, écorche jusqu’au sang la chair des mots français. Tous deux invités de la Langue française (comme Cioran) – sans égards pour leur Mère d’adoption.

Diaboliques, eux aussi, en toute innocence. Ils volent les bébés dans les berceaux.

Ils sont mes frères de langue».

Photographie de Cioran par Marc Trivier, E.M. Cioran, Paris, 1983.

Obstination de la poésie.

Jeudi 7 janvier 2010

Dans Le Monde Diplomatique de janvier 2010, on trouve – c’est suffisamment rare pour être souligné – une intervention d’un poète, Jacques Roubaud. BiBi reprend ici le magnifique intitulé de son article : «Obstination de la poésie ». Ce beau titre enveloppe les deux lignes qui suivent : il faudrait, écrit le poète, «voir la poésie où elle se trouve, dans un tête-à-tête avec la langue ».

Jacques Roubaud poursuit en préambule de son article : « L’insignifiance économique de la poésie la condamne à l’obscurité ; pourtant les recueils, les revues, les sites qui lui sont dédiés continuent de fleurir. Et réservent de belles découvertes à ceux qui prennent la peine d’y accoutumer leur œil et leur oreille ».

L’attrait de la poésie est encore présent, note Jacques Roubaud, en particulier sur la Toile où «l’on doit constater qu’on trouve beaucoup de poèmes et que la poésie, de ce fait, atteint plus de lecteurs que ne le fait le livre ».

Vérité du constat.

Les gens ont faim d’écriture et de lecture. Pour peu qu’ils rencontrent une voix de récitant, le texte d’un témoin, le partage d’un passeur, les voilà armés de ces mots qui font bouger le Monde, de cette prose qui fait osciller nos représentations enkystées du Monde. Cette Cosmogonie nouvelle nous porte alors au-delà de ce qui nous fige et nous cloue au sol. Pour peu que la rencontre ait lieu en un minimum de disponibilité, la poésie fait la différence car elle parle au cœur de l’humain et de l’aventure humaine, elle parle aux dieux descendus sur terre et aux cieux, elle répond aux murmures du vent et repousse les assauts du cynisme, de la vanité, de l’aigreur et du désespoir perpétuel.

Jacques Roubaud a raison : «Obstination de la poésie».

Maurice Blanchot & René Char.

Lundi 21 décembre 2009

BiBi a lu attentivement l’article du JDD (dimanche 20 décembre) qui traitait des « nouveaux intellectuels ». BiBi est retourné feuilleter le petit livre « Les Intellectuels en question » de Maurice Blanchot et s’est souvenu du combat de René Char. BiBi adresse un grand salut à Mômo et René là où ils sont, là où ils ont été.

Ces deux Intellectuels ont marqué le paysage culturel français. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire en des temps désastreux, temps pas si lointains que ça (Guerre 39-45, Guerre d’Algérie).

Du petit livre de Maurice Blanchot «Les Intellectuels en question» (Ebauche d’une réflexion aux Editions Fourbis), BiBi en a tiré deux belles phrases sur les Intellectuels.

Une historique : « De l’Affaire Dreyfus à Hitler et à Auschwitz, il s’est confirmé que c’est l’antisémitisme (avec le racisme et la xénophobie) qui a révélé le plus fortement l’intellectuel à lui-même : autrement dit, c’est sous cette forme que le souci des autres lui a imposé (ou non) de sortir de sa solitude créatrice ».

Et l’autre, plus pragmatique : Un intellectuel serait «un citoyen qui ne se contente pas de voter selon ses besoins et ses idées mais qui, ayant voté, s’intéresse à ce qui résulte de cet acte unique et, tout en gardant la distance vis-à-vis de l’action nécessaire, réfléchit sur le sens de cette action et, tour à tour, parle et se tait».

En écho à Maurice Blanchot, instigateur du Manifeste des 121 pendant la Guerre d’Algérie, le poète René Char, résistant de la première heure, écrivait en 1943 un billet à Francis Curiel :

« Je veux n’oublier jamais que l’on m’a contraint à devenir – pour combien de temps ? – un monstre de justice et d’intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les Chiens de l’Enfer. Les rafles d’israélites, les séances de scalp dans les commissariats, les raids terroristes des polices hitlériennes sur des villages ahuris me soulèvent de terre, plaquent sur les gerçures de mon visage une gifle de fonte rouge ».

Hier les Chiens de l’Enfer. Aujourd’hui, les Toutous de Lagardère et les Chiens de garde de la Niche à Chouchou.

Ouvrir l’œil, tendre l’oreille.

Mardi 1 décembre 2009

Arlette Farge

Lecture croisée de BiBi pris entre l’homme de théâtre Valère Novarina et l’historienne Arlette Farge. Drôle de tumulte à leur lecture…

BiBi avait à peine fini le dernier livre de l’historienne Arlette Farge («Essai pour une histoire des Voix au 18ième siècle» chez Bayard) qu’il a tiré de ses étagères le Dictionnaire du Chablaisien du Docteur André Depraz. Celui-ci y a repris les mots qui courent dans les montagnes hautes savoyardes (en 30 chapitres).

Ce dictionnaire s’ouvre par une étincelante préface de Valère Novarina : «Nous avons le même mot entendre pour désigner à la fois ce qui est de l’ouïe et ce qui est de l’intelligence ; cela signifie bien que la pensée écoute et qu’elle va toujours au plus près de la chair des mots ; c’est ce qui la distingue de l’idée, de l’opinion : l’opinion suit une idée, elle est toujours univoque, plate, machinale et sans volume, sans paradoxe et sans croisée – et c’est ainsi, aux normes, commode à emballer et propre à la pasteurisation qu’elle s’exprime, se monnaie, se répète et se vend ; alors que la pensée respire, entend, va creuser avec les mots, court dans la langue même, va jusqu’à se perdre et invite au voyage ».

Avec Arlette Farge – à qui, en des temps plus anciens, BiBi avait écrit au sujet des Possédées de Morzine – on part en voyage avec un guide exceptionnel. On traverse le 18ième dans le tumulte. Ici, des murmures et grondements critiques, là des propos dits blasphématoires (contre Dieu, contre le Roi), ailleurs toujours ce bruit persistant des voix populaires, l’éloge de la conversation, les cris des possédés de Bicêtre, les babils des enfants, les cris publics non confondus avec la clameur publique, la reprise des rapports -tout en voix - entre hommes et femmes «agacées».

On reste en arrêt sur les magnifiques pages du chapitre 4 qui font passer le «souffle des passions souffrantes» (voix des plus faibles, des prisonniers, des aliénés). Arlette Farge creuse là en profondeur et donne à entendre… grâce à un travail magistral sur archives (y sont rappelées au passage les infinies mais vivantes précautions méthodologiques).

Il y a là, en condensé, toutes les difficultés de la recherche historique et tout le courage d’Arlette Farge. Jamais impuissante face aux preuves bien ténues, Arlette Farge veut «dire le malheur» pour lui faire rendre gorge. Elle met sa voix d’historienne singulière au service des Sans Voix. Pas seule pourtant, puisqu’elle se retrouve dans le sillage de Geneviève Bollème (BiBi avait lu de celle-ci une captivante étude sur Flaubert), de Michel Foucault et de Roger Chartier.

Une fois de plus, Arlette Farge a émerveillé BiBi, du Goût de l’Archive à ce petit livre sur Watteau ( Magistral «Fatigues de la Guerre»), du Cordonnier de Tel-Aviv à la Fracture sociale. BiBi ne saurait terminer ses propos laudateurs sans rappeler la magnifique intervention de l’historienne dans un article mis en ligne (« Les plus pauvres portent des écrits sur eux »)»

Camus Albert, de Lourmarin.

Dimanche 22 novembre 2009

Camus Albert de Lourmarin

Le Panthéon est l’obsession un peu infantile de Chouchou. BiBi avait déjà parlé du lapsus de Chouchou au cours de cet été. Chouchou avait confondu le patronyme de la Responsable des Verts(Cécile Duflot) avec Madame… Soufflot. A Paris, BiBi s’était souvenu que la rue Soufflot rejoignait la Place des Grands Hommes qui n’est autre que la Place du Panthéon. BiBi avait rajouté malicieusement : « Cher Chouchou, c’est là qu’il faut des cendres« .

Et bien entendu, cette obsession se double d’un calcul politique. Voilà donc notre Président qui remet ça avec les cendres de Camus, espérant qu’un peu de gloire par ci retombe un peu par là (c’est-à-dire sur lui). BiBi se souvient aussi de cette autre histoire drôle qui circulait entre Paris et New York. Chochotte parlait avec le Président Bush et lui demandait s’il connaissait Camus. L’ancien Président des Etats Unis fait une moue interrogative et reste un peu perplexe devant la question. Intervient alors Chouchou qui d’un joli accent américanisé apostrophe Bush : « Yeah ! Camus ! Camus !… Cognac Camus! »

Enfin, c’est un BiBi en bonne forme qui avait laissé tomber sur un gazouillis de Twitter : « Nicolas Sarkozy n’a jamais pu lire un livre de Camus. Et pour cause, il a chargé Besson de reconduire tous les exemplaires de l’Etranger aux frontières« .

Chouchou – qui est loin d’être l’agité que d’aucuns croient – est un Penseur malin. Avec son pool elyséen, il n’a de cesse de se pencher sur le rapport de forces qui traverse notre Pays. Le monde des Intellectuels a ses faveurs personnelles : il désire éblouir la galerie et il veut trouver un grand Homme pour asseoir une légitimité inexistante. Il désire aussi être à la hauteur de sa femme légitime qui, elle, rebelle raffinée ou Dame Patronesse distinguée, lit Proust, Nietszche dans le texte, connait par coeur Ferré ou admire Pasolini etc, tous inconnus jusqu’en 2008 de notre Président Bling-bling.

C’est vrai que lorsqu’on se moque de la Princesse (de Clèves, pas de Monaco), lorsqu’on débarque avec pour tout capital culturel les Oeuvres complètes de Didier Barbelivien, les refrains d’un Chanteur jauni, les prouesses de Gilbert Montagné, l’humour de Guy Carlier et de Jean Marie Bigard, on a pris beaucoup de retard pour rattrapper les Intellos de CM1 et de CM2. Et ce n’est pas la photo d’un Sarkozy très affairé, découvrant innocemment un exemplaire de Gérard de Nerval sous son bras, qui suffira à être de la Fête !

Rajoutons encore que ses amis de l’UMP versent, eux aussi, dans l’anti-intellectualisme. Prenez l’ami Eric Raoult : difficile de croire l’amour de Chouchou pour Albert Camus lorsqu’on veut mettre au pas et au Devoir de réserve les écrivains.

Aujourd’hui, BiBi apprend que le fils Camus refuse le transfert des cendres de l’écrivain au Panthéon. BiBi se souvient de cette Montagne du Chenoua qu’il escalada et de la beauté de Tipasa, un exemplaire de l’Exil et du Royaume en main. Il se rappelle son ahurissement à la lecture de l’Etranger ( les soixante premières pages). Il se rappelle l’amicale correspondance entre Camus et René Char, tous deux à une distance sidérale de tout devoir de réserve.

Jean Camus parle de « contresens » et refuse l’Opération manipulatrice de Chouchou. Si BiBi repasse à Lourmarin, il lui payera un verre.

« Cousin singe et Cousin ange ».

Dimanche 11 octobre 2009

Cousin Ange, Cousin Singe

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Marie N’Diaye aux Inrocks.

Vendredi 28 août 2009

Marie N'Diaye

C’est entendu, une phrase joliment tournée dans une interview ne fait pas le bon écrivain. BiBi n’a pas lu le livre de Marie N’Diaye («Trois femmes puissantes» chez Gallimard) mais il a retenu sa réflexion rapportée de la rencontre de l’écrivaine avec l’équipe des Inrocks.

(Extrait) Les Inrocks : Vous sentez-vous bien dans la France de Sarkozy ?

Marie N’Diaye : Je trouve cette France monstrueuse. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité. Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je me souviens d’une phrase de Marguerite Duras, qui est au fond un peu bête, mais que j’aime même si je ne la reprendrais pas à mon compte, elle avait dit : « La Droite, c’est la Mort ».

BiBi, lui, la reprend à son compte. La Mort, oui.