Voyez cette femme à table.

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Le compte  @lundiblogs nous offre, vous offre la possibilité de faire lire vos textes, d’en découvrir d’autres, de les porter vers un plus grand nombre de lecteurs, de lectrices. Je crois avoir compris la démarche et l’initiative nées d’une écrivaine franco-new-yorkaise Chris Simon. Le lundi dernier, j’avais envoyé mon lectorat vers le premier billet présenté («Le Grille-pain»). Ce lundi, une fois de plus, je ne quitte pas la… table, présentant un de mes textes écrit dans la grisaille et le soleil timide d’un après-midi dominical, «Voyez cette femme à table»… Advienne que pourra 🙂

*

«Voyez cette femme à la table. Elle ne dit rien, elle tente d’écouter. Pourtant, un peu malgré elle, la voilà qui se retire de la table, de cette pièce où elle mange avec ses enfants et son homme. Elle a quitté l’appartement, elle est redescendue par les escaliers, elle a atterri au second puis au premier étage puis s’est retrouvée dans la rue, loin, très loin, marchant dans la ville.

Mais le bruit des fourchettes et des couteaux la ramène illico à la table, efface derechef sa torpeur passagère. Le temps d’une fraction de seconde, elle est revenue à la table, à nouveau assise, fin prête à discuter, à rajouter un mot, à passer le plat. D’où cela vient-il qu’elle soit de plus en plus sujet à ces absences ? Dans son travail, elle avait déjà eu affaire à un diabétique et à ses comas réguliers. Ici, elle a l’impression que, penchée sur son assiette, jouant avec son bœuf-carotte, elle est sur le même chemin. Elle a la bouche qui s’assèche, elle se sert un verre d’eau mais ce n’est pas elle qui le lève lentement à ses lèvres. Ce n’est pas exactement elle. Elle a toute sa raison bien sûr, elle le voit bien son bras qui attrape la carafe, elle l’entend bien le bruit que fait l’eau emplissant son verre, elle sait bien que c’est elle qui donne son avis avec sérieux sur les sujets qui se discutent.

Lachnit, Wilhelm Femme à table, aquarelle 1923Elle aurait bien aimé se retirer plus longtemps du monde, quitter la table en pensée comme elle le fit tout à l’heure mais justement, justement, elle ne trouve jamais un chemin direct, jamais elle ne peut oublier son propre maintien à table. Il lui devient impossible d’effacer mentalement les éclats des conversations, de partir sur les chemins, de parcourir sans but les rues de sa ville. Aujourd’hui, c’est encore plus difficile que les jours précédents, elle participe certes à la tablée mais sa conversation se résume à une simple grimace, à un mot ou deux, à un sourire contrit, à un rire feint vite effacé.

C’est toujours dans ces moments de repas qu’elle situe la dimension tragique de sa vie. Bien sûr, elle ne voudrait pas arrêter de les vivre. Où irait-elle d’ailleurs ? Qui donc pourrait remplir sa vie mieux que ne le font les présences conjuguées d’un mari et de ses enfants aimés ? Tout juste peut-elle s’avouer que cette manière de vivre ne lui suffit pas et que la résignation est la seule attitude devant ces absences qui la prennent et la surprennent.

Elle faisait le compte : quatre vingt dix neuf fois sur cent, elle résistait, elle luttait pour ne pas s’absenter, pour rester ici avec ses proches, elle ne voulait pas dégringoler dans les escaliers, se retrouver dehors, se perdre dans les rues. Pourtant, pourtant, voilà que ça recommence, à nouveau une brève absence, elle glisse, elle se voit glisser, elle dévale les escaliers sans comprendre, elle continue de glisser, elle continue de tomber dans la rue, au-delà même, elle vole, elle vole loin, très loin et toujours, toujours sans savoir».

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