J’ai lu la revue MANAGEMENT de Septembre 2016 !

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Quelle magnifique expérience que la lecture de , revue des temps présents, mensuel de septembre 2016 où l’on puise d’excellentes informations sur les Nouveaux Dieux que sont les Capitaines d’Industrie, les Présidents de Club de Foot et tous les subalternes à leurs bottes. Ceux par exemple qu’on appelle les C.H.O., les Chief Happiness Officers.

MANAGEMENT, mais c’est que du B-O-N-H-E-U-R !

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Quand tu lis Management, t’es au plus près des paroles assassines des PDG (jamais jugées ainsi par les stakhanovistes de ce type de revue). Paroles «assassines» pourtant que celles rapportées page 3 du n° de septembre 2016. Ce morceau d’obscénité est lâché par Patrick au sujet des 5000 postes supprimés chez SFR :«On a donné une garantie de l’emploi de 3 ans : c’est comme un programme chez Darty. Vous avez trois ans de garantie, la machine à laver tombe en panne après : on fait comment ? On paie».

Par contre pas un mot de notre PDG sur sa Machine à laver (l’Argent sale ?) et sur ses comme garantie. A propos de ce programme, pas de soucis pour lui, ça durera plus de trois ans. Et ça n’entravera pas le moins du monde le travail de ce brave Patrick Drahi, ça ne mettra pas en péril son emploi.

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Plus loin pages 16-17, on a droit aux propos dithyrambiques du Patron sur la France (Oubliée la terre d’exil envisagée que fut la Belgique). Le Boss de LVMH «affiche désormais son patriotisme, conscient que la France reste le meilleur atout de ses marques dans le Monde». Quand tu as vu «Merci Patron», le film de François Ruffin, tu te doutes bien quelle est cette France dont nous parle le bon Bernard Arnault.

Le mensuel suit le Grand Capitaine dans sa montée vers les sommets. Son opération sur Boussac en 1984 est qualifiée de «premier coup de génie». Puis est soulignée sa malignité lorsqu’il «profite des dissensions» entre Vuitton et Moët-Hennessy (1989). Oui, oui, c’est un «bon Capitaine d’Industrie», il a connu des «combats titanesques» avec Nicolas Bazire à ses côtés en 2007 (Vous vous souvenez de ce Nicolas-là ? Pas meilleur que celui à talonnettes).

Et puis, Ô Gloire, amateur d’art, il crée sa Fondation Vuitton, il grandit en influence avec l’achat des Echos, du Parisien (2015) en attendant d’ouvrir La Samaritaine en 2018. Témoin du mariage de Sarkozy et de Cécilia, il a placé ses deux chérubins (Antoine et – lire ici le billet du grandiose mariage de la fifille) dans son entreprise. Il a aussi choisi un homme de confiance, l’ami Thierry Breton, qui a pour tâche de régler sa succession. Un homme chez qui la Justice a fouillé quelquefois les placards.

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Banal serait le mensuel si l’on ne s’en tenait qu’au Boss Arnault. C’est qu’il y a de l’inédit dans Management : ce mois-ci, un article sur le très secret Président du , club du prestigieux Qatar. Si, si, c’est de l’exclusif avec Monsieur NAK ().

Là encore, ce sont les proches du petit Dieu qui en parlent le mieux : «Nasser possède indéniablement du charisme et il ne fait jamais d’erreurs de communication». Il est «diplomate dans l’âme». En se mettant «très vite au français», il a prouvé son sens de la Com’, il a le «profil idéal pour faire l’interface entre la culture qatari et occidentale». Hein ? Quoi ? On… on va parler des liens Qatar-Occident ? Ben, non, ce n’était que du mauvais-esprit-BiBi.

Continuons alors : NAK est «fin négociateur», il est ambitieux («faire du PSG un club d’un milliard d’euros»), il «prend des décisions très vite, c’est un «bourreau de travail» (1). Impeccable Boss et incroyables toutes ces qualités ! Pas étonnant, écrit le journaleux de Management, qu’un autre «hyperactif», ennemi des Elites et des Bobos ait «tenu à avoir Nasser (2) à sa table le jour de son soixantième anniversaire». Son nom ? Nicolas Sarkozy of course.

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On tourne encore la page, espérant trouver quelques mots sur la fortune qatari, sur les réseaux bancaires entre le Qatar de NAK et l’Occident. Hé ben, non, pas de trace, pas un mot. C’est que Management ne s’intéresse pas à des questions aussi bassement matérielles.

Mais je suis pas au bout de mes surprises. A la lecture des pages 64-65, ma vie de Triste Sire va en être toute retournée. Me voilà en face de ces Terrestres-Extra qui ne me veulent que du bien. Ils veulent mon Bonheur. Ils sont là, sympas, accueillants, bienfaiteurs de l’Humanité libérale, j’ai nommé les C.H.O. ! Hé, lecteurs ignares, C.H.O., c’est de l’abréviation anglaise. Laissez tomber William Shakespeare et William Blake, c’est de l’anglais du XXIème siècle : Chief Happiness Officers.

Et là, me voilà pris d’un terrible spleen, repensant à cette belle parole prémonitoire de Gilles (dont on ne mesura pas alors toute la portée meurtrière) :

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En écho C.H.O, voici Florent (CHO de OVH), 43 ans, la jolie Ornella (CHO de Nuxeo), voilà Nathalie (de chez Allo Resto). Quel bonheur de les fréquenter ! Jusqu’ici, le Bonheur-BiBi était introuvable mais ils sont là pour moi, pour vous. Sportifs, ils sont (Florent a faire construire une salle de sport pour salariés proches de la rupture). Dynamiques, à l’écoute, ils sont là. Pour ce, ils font remplir des questionnaires à chaque membre des équipes. Organisateurs bienveillants, ils sont là (Portes Ouvertes annuelles dans l’entreprise). Et puis, chaque salarié en extase se doit de suivre leurs drôles de conseils jusque dans leur vie privée. Le CHO donne des directions à prendre pour notre hygiène de vie (pas précisé encore le nombre de rapports sexuels/par jour obligatoire). Mais il y a ce conseil-ci donné en Conférence : «Ne pas allumer son ordinateur le soir, une fois rentré chez soi».

Triste. Très triste. Le CHO interdit donc – pour mon plus grand malheur – à ses collaborateurs de ne plus venir se détendre à la lecture des tweets nocturnes de @pensezbibi. Une honte. Une horreur. Un scandale.

«Chef du Bonheur» donc. Une invention US pour votre plus grand bonheur ? Pas pour tous. Un salarié lucide : «Il est délicat de parler de bonheur dans les boites qui ont connu des périodes de difficultés et des plans de restructuration». Tu parles, CoCo, si c’est… «délicat» ! Donc du bonheur, version libérale : obéissance «souple et conviviale» aux projets, recherche de «cohésion d’équipe» avec pour supports : enthousiasme et décontraction.

Ces CHO ont du aussi lire attentivement le Dossier central de la Revue. Le dossier ? «Progresser : 50 astuces pour gérer son temps». Voici le Cinquième Amendement : «Levez-vous tôt et faites le vide».

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Et c’est David Abiker qui, en dernier article, va clôturer ma lecture enthousiaste. Le titre de sa rubrique a pour titre : «Se rentrer quelque chose dans la tête». T’aurais très bien pu t’abstenir de l’écrire, David. Il m’a suffi d’obéir aux CHO, mes nouveaux amis, de mettre à profit leurs conseils de bonheur.

Oh, la vie ! La Vie est merveilleuse à présent ! Je suis heureux. Si heureux. Merci, ô merci, Management.

*

  • (1) C’est toujours très étrange de relever que toujours, partout, les Hommes milliardaires sont des bourreaux de travail (ce dont je ne doute pas) tandis que les Gueux, ceux qui protestent contre la Loi Travail par exemple, sont eux, mesquins, fainéants, voulant travailler moins pour gagner plus. Salauds de pauvres.
  • (2) Voyez comme en fin d’article, le gentil Nasser al-Khelaïfi devient simplement, humblement, amicalement Nasser. C’est à ce genre de tournures de lèche-bottes qu’on reconnaît les grands journalistes.

7 Responses to J’ai lu la revue MANAGEMENT de Septembre 2016 !

  1. agatheNRV dit :

    Pleurer des torrents…
    La mièvrerie des journalistes et les préoccupations merdeuses des grands de ce monde me font pitié.

  2. BiBi dit :

    @AgatheNRV
    Et moi, je n’ai pas assez de mouchoirs. 🙁

  3. Robert Spire dit :

    Bibi. C’est à chaud que tu nous livres tes impressions.
    Ayant eu affaire avec quelques managers américains (Fonds de pensions et d’investissements) je connais leur grande âme hypocrite et leur soucis du bonheur de leurs « collaborateurs »…avant de les laisser tomber du jour au lendemain.

  4. BiBi dit :

    @RobertSpire
    Je ne sais pas si tu connais le livre d’Eve Chiapello et de Luc Boltanski (« Le Nouvel Esprit du Capitalisme ») où les deux auteurs décrivent le fonctionnement des rouages du Capitalisme new-look. Eh bien, avec les CHO ils vont pouvoir ouvrir un chapitre supplémentaire. Bordel, C.H.O. je n’en reviens pas. Je crois que je vis sur le même terrain insulaire que Patrick Mac Goohan qui jouait Le Prisonnier dans une vieille (et bonne) série TV anglaise. Bibien à toi.

  5. Robert Spire dit :

    Bibi, j’ai subi les « task force » « , « cercle de qualité », « zéro défaut », « esprit d’équipe », « brainstorming », etc…
    J’ai lu le livre de Boltansky, ceux de Laborit, etc… ce qui m’a permis de relativiser et de m’adapter aux applications des formations de management. Surtout celles relatives aux comportements humains censées nous apprendre à classifier nos « collaborateurs » en « leader », « suiveurs », etc…par des tests qui ont finis à la poubelle en ce qui me concerne.
    Au sein d’une multinationale, les N°2, N°3… viennent nous parler un peu comme ceux dans « Le Prisonnier ». Le parallèle est juste sauf qu’en réalité la  » Boule blanche » qui nous ramène chaque matin dans l’entreprise « insulaire », est invisible.
    Je suis trop vieux pour connaitre les « CHO », dommage cela m’aurait amusé.:-)

  6. Robert Spire dit :

    « Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille… C’est le signe… Il est infaillible… C’est par l’affection que ça commence. » Céline, Voyage au bout de la nuit
    Source: http://a-la-derive.blogspot.fr/2016/02/cincinnatus-referait-bien-un-tour-en.html

  7. BiBi dit :

    @RobertSpire
    Merci pour le morceau rageur de Céline.
    Oui c’est par l’affection que ça commence. Ils nous cajolent, minaudent devant nous. Ils nous aiment sauf que BiBi n’attend rien de cet amour. Pouah.

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