C’est nous qu’on va gagner ?

 On ne lâche rien

J’entends qu’«On ne lâche rien», j’entends que «Notre heure viendra, on ne sait pas quand mais elle viendra». Je lis les tweets du futur Bonheur révolutionnaire qui s’avance, inéluctable. Toujours cet étonnement-bibi devant les cris des camarades enthousiastes.

Odes messianiques.

Ces refrains ne sont pas pour moi. J’ai toujours un peu de mal avec les emblèmes, les armoiries, toujours un peu rétif pour acquiescer aux mots d’Ordre joliment peinturlurés sur les banderoles. Non qu’ils ne soient pas nécessaires (dix mots bien choisis peuvent dire l’essentiel dans les manifs) mais je m’interroge sur leur «évidence». «On ne lâche rien» : qu’est-ce à dire ? On se bat, on résiste, on tient ferme, on ne lâche pas prise : d’accord.

Et pas d’accord.

fakir-on-va-gagner

Dans la même pensée, j’y vois un tranquillisant. Car, bien au contraire, il est des moments où on doit lâcher, on doit lâcher des vieux accords, couper des ponts, se défier des alliances qui nous emmènent dans le mur, on se doit de faire du Neuf. Des fois, il faut laisser dériver le Vieux, le laisser disparaître derrière nous après l’avoir – bien entendu – assimilé de façon critique. Ceci pour préparer le… Présent.

Ce désir de gonfler nos neurones révolutionnaires, ces levers de drapeaux annonciateurs d’un bel Avenir (hypothétique), ces bandeaux ne sont pas pour moi. Les Poètes le disent, l’écrivent, le chantent beaucoup mieux que moi : la Vie demande de l’extra-lucidité à partir d’une synthèse des luttes passées (de leurs réussites, de leurs échecs itou) et n’offre jamais de garanties absolues pour l’avenir (1).Crier que c’est «nous qu’on va gagner» nous rassure. Pas plus, pas moins. Et c’est bien peu. Mais au fond, pourquoi pas ? Seulement, en s’appuyant sur ces tréteaux, on se trompe de scène, on floue acteurs, spectateurs, militants.

Car depuis quand la Pensée révolutionnaire prédit-elle l’Avenir ?

Esquisse t-elle-même des tendances ? Même sur les vertus prédictives, je continue d’être circonspect. Par contre ce dont je reste persuadé, c’est que l’Avenir ne se trace pas, ne se dessine pas à traits surs, que nous allons pas – forcément – vers l’inéluctabilité d’un Mieux-Vivre ensemble, vers une transformation radicale, vers une victoire du Bien. Ma seule réaction serait à l’égal du ouistiti : je me gratte, je me gratte, je n’en finis pas de me gratter la tête.

pensez bibi

«C’est nous qu’on va gagner».

Oui, on peut s’en amuser ou le clamer sérieusement. Mais quel autre effet a cette phrase-ci que celui de nous regonfler narcissiquement (en déniant le poids suffocant du Réel) ? De ce Réel squatté par les potentats dominants, armés du Capital économique, de ce Réel aux mains des Forces qui nous écrasent, nous minent, nous tuent à petits feux…

J’ «attendrais» plutôt une recherche ininterrompue des failles, un travail concis, précis de fourmis, de petits rongeurs pour les agrandir. Un grignotage très souple : «Nous sommes des taupes matérialistes» : voilà un joli mot d’ordre. On n’y voit pas vraiment mais on gratte, on ronge, on avance.

Revolution

On pourrait alors construire puis consolider cette «Avant-Garde».

Avant-Garde qui marcherait terre-à-terre, sans trop d’illusions, sans rigidité, toute en souplesse : « Il ne nous manque qu’une chose pour marcher à la victoire avec plus d’assurance et de fermeté, à savoir : le sentiment net et profond, chez les communistes de tous les pays, de la nécessité d’avoir le maximum de souplesse dans leur tactique. Ce qui aujourd’hui manque au communisme, d’une si belle venue, dans les pays avancés surtout, c’est cette conscience et l’art de s’en inspirer dans la pratique». (). Par exemple, cette Avant-Garde commencerait à penser la constitution d’une force radicale et ouverte (pléonasme), autonome et rassembleuse, une force qui couperait les chaînes et les ponts désuets avec la Calamité dite «socialiste».

no-future Lénine

n’était ni Nostradamus, ni Madame Soleil. Il travaillait dans l’ombre du Capital et si les grands révolutionnaires criaient à l’agonie du Capitalisme (parole manifeste), ils disaient dans le même élan (parole latente) que ce Système-là était encore bien vivant. C’est que les agonies traînent toujours en longueur et en langueur.

Et que c’est toujours l’inexplicable Vie à venir qui les achèvera… peut-être.

*

(1) Courbet : « Les vrais artistes sont ceux qui prennent l’époque juste au point où elle a été amené par les temps antérieurs. Rétrograder, c’est ne rien faire, c’est agir en pure perte, c’est n’avoir ni compris ni mis à profit l’enseignement du passé».

Lire aussi : A propos d’un article de François Ruffin (Fakir).

                    Pensées présentes sur le futur… (de l’indicatif).

12 Responses to C’est nous qu’on va gagner ?

  1. jeannedau dit :

    L’erreur est de penser que le capitalisme est dans sa phase ultime.
    Il n’y a pas pour moi de phase ultime du capitalisme dans la mesure ou il est en constante adaptation pour mieux mener le monde.
    Nous savons qu’il tient tout : qu’il possède tout –
    C’est Warren Buffet qui a dit « la lutte des classes existe et nous sommes entrain de la gagner » ?

    Y a du boulot sachant que ceux qui ne possèdent rien ou si peu pensent que la lutte des classes est dépassée.

  2. BiBi dit :

    @jeannedau
    D’accord avec toi sauf que le capitalisme ne détient pas tout, qu’il ne possède pas tout.
    Tout mode de production porte en lui des contradictions.
    Et même sous domination, les réponses peuvent contrecarrer les tendances, les déplacer. Mais pour cela, pour affiner les couteaux, il faut penser, débattre, être souple.
    Pour mieux agir.

  3. jeannedau dit :

    Entièrement d’accord.
    Ca passe par un travail sur nous mêmes aussi bien sûr.
    Comment changer la société si nous ne remettons rien en question ?
    Bonne journée Bibi

  4. Un partageux dit :

    « À la fin c’est nous qu’on va gagner ! », la phrase de Fakir, est utilisée dans un sens historique à long terme. Ruffin développe l’idée que y’a pas à tortiller, ce qui était inconcevable à une époque — les congés payés par exemple — finit par devenir une norme « naturelle » et acceptée par tous ou presque. Mais cela n’exclue pas les ressacs et ils peuvent être sévères. Nous sommes dans une phase de régression sociale dont l’ampleur était inimaginable il y a trente ans. Et c’est sûr que si on veut qu’à la fin… ben va falloir se battre sans rechigner, sans tortiller du cul et sans refuser aux autres ce qu’on a obtenu dans sa « branche ».

    Mais, même dans cette phase de régression sociale généralisée, on note encore des avancées. Je pense à la CMU. Tout aussi imparfaite qu’elle soit, elle semblait encore inimaginable vers 1980.

  5. BiBi dit :

    @Partageux
    Loin de moi l’idée que les combats d’aujourd’hui (et de demain) soient sans… lendemain.
    Seulement j’ai trop connu de slogans d’hier qui voulaient booster l’élan révolutionnaire pour les crier aujourd’hui. J’en ai un peu marre de ce long terme, de cette évocation du « long terme » de ce « à la fin » un peu puéril.
    Les « théories » révolutionnaires ne sont pas prédictives.
    Elles sont justes – pour les gens qui veulent transformer le Monde – lorsqu’elles analysent les tendances contradictoires (pour dire simplement : les formes contemporaines de la lutte des classes) du présent (à la réserve près que la Vie réserve toujours des surprises).

  6. Un partageux dit :

    Comme toi je n’ai guère de goût pour les slogans. Si en plus tu me demandes de brancher mon rétroviseur mental… ;o)

    Comme toi je n’ai guère de goût pour un futur radieux qui servirait à accepter un présent pourri.

    Je préfèrerais préparer le présent maintenant. En nous donnant vraiment les moyens d’influer sur le cours des choses. Maintenant. Sans dérouiller (l’esprit de sacrifice judéo-chrétien si cher aux révolutionnaires). Par exemple quand les salariés de la SNCF feront la grève de gratuité illimitée car sans perte de salaire, les usagers viendront offrir le café chaud aux contrôleurs et nous recommencerons à gagner tout de suite contre le capitalisme.

  7. BiBi dit :

    @partageux
    Faire confiance à l’esprit inventif de ceux/celles qui luttent.
    Faut juste que les organisations qui les soutiennent (qui devraient les soutenir) ne se crispent pas devant les nouvelles formes de luttes spontanées. Oui qu’elles laissent advenir les nouvelles formes de luttes et les renforcent.
    Souplesse qu’il (Lénine) disait.

  8. Si on ne retient que cette banderole, évidemment… La gauche radicale dont je suis a tendance à se réfugier derrière des slogans méthode Coué sans chercher à convaincre ni à élaborer des propositions concrètes…

    Mais Fakir contribue à la réflexion et à donner des armes. Je me souviens d’un excellent numéro spécial sur l’UE en 2009, d’un article sur la lutte des Goodyear très lucide sur les insuffisances des uns et l’indifférence des autres, les manquements des « intellectuels », ou dans le dernier l’interview de Todd ou la vie d’une syndicaliste tunisienne.

  9. BiBi dit :

    @Fakir
    Je n’ai rien contre Fakir (même si la forme dans le ton des trentenaires qui y écrivent n’est pas de ma génération)
    Oui rien contre. La preuve ? Je me suis abonné pour les soutenir. 🙂

  10. Un partageux dit :

    Un petit lien où on trouve un morceau plus consistant que le slogan « à la fin, c’est nous qu’on va gagner. »

    http://partageux.blogspot.fr/2012/01/guerre-de-classes-2.html

  11. BiBi dit :

    @partageux
    99% d’accord avec Ruffin mais je ne crois pas au mot « fin ».
    La lutte des classes est un processus infini ( ce qui ne veut pas dire « répétitif »)
    Pour bibi, il n’est pas forcément nécessaire d’espérer (le communisme comme paradis des hommes sur terre) pour entreprendre (lutter).

  12. Robert Spire dit :

    On peut louer Ruffin dans sa tentative de briser « La fabrique du consentement » (Chomsky) qui a individualisé le discours critique, le marginalisant par le rejet des masses.

    Jean Zin:
    « ce qui est sûr, c’est que rien ne se fera si on reste chacun dans son coin sans se rassembler, sans arriver à s’entendre, et notre tâche actuelle est certainement l’organisation de la transformation sociale, mais pas forcément de façon centralisée, se divisant par tendances et sous-tendances, plutôt sans doute sur une base locale et fédérative, autour d’alternatives concrètes tout en utilisant toutes les potentialités des réseaux numériques. Il n’empêche que cela ne donnera rien, il ne peut y avoir d’unification du mouvement tant que perdureront les anciennes idéologies, les anciens partis, les anciennes façons de penser ; cela ne servira à rien tant qu’on ne prendra pas conscience de toutes les conséquences de notre entrée dans l’ère de l’information et de l’écologie, mais qui s’en soucie ? Inutile de feindre une fausse unanimité ni de prendre ses désirs pour la réalité, les bonnes intentions ne suffisent pas, la question reste cognitive avant d’être morale : nous avons besoin de comprendre notre temps pour le transformer, comprendre qu’il nous faut développer le travail autonome et construire des alternatives locales à la globalisation marchande. Point sur lequel on ne peut pas être optimiste pour l’instant, c’est le moins qu’on puisse dire, tout ce qu’on peut « espérer » c’est que les évènements (économiques ou climatiques) précipitent les choses et nous ouvrent les yeux sur la réalité car, il faut s’en persuader, « seule la vérité est révolutionnaire ». »
    (source: http://jeanzin.fr/2008/02/20/l-individualisme-pseudo-revolutionnaire/)

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