« Se frayer un passage dans la langue ».

On croit que le Monde se réduit à l’élection présidentielle et que, dans l’attente du nom du prochain Élu, la Planète a cessé de tourner. Jour après jour, les Médias et les Médiums se targuent de nous parler d’actualité. Attachons-nous plutôt au rude Présent, à l’Actuel.

Derrière les citations et les blocs textuels relevés ici au hasard, point une brise douce et vivifiante, se lèvent vents violents et tremblements ravageurs. Ils sont d’hier et d’aujourd’hui confondus. Souffles jamais en désespoir de cause. Désirs humains d’existence. Rages increvables que celles de l’expression, de la création, du Sens. 

«La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil».

René CHAR : «Il semble que l’on naît toujours à mi-chemin du commencement et de la fin du monde. Nous grandissons en révolte ouverte presque aussi furieusement contre ce qui nous entraîne que contre ce qui nous retient».

: «Ecrire n’est pas une thérapie. Pour la thérapie, je vais voir ailleurs. Je veux ouvrir par l’écriture les portes qui restent fermées (…) Si j’écrivais sur ce que je connais déjà, je m’ennuierais. Je suis nerveuse, impatiente quand j’écris, je ne veux pas être lâche. Cela me coûte. Mais quand on a tendance à vouloir reculer devant ce qu’on est en train d’écrire, alors, c’est peut-être signe que, là, c’est bon. Je me rassure en me disant que je ne suis pas obligée de publier. Obligée d’écrire, oui, mais pas de publier. Et puis une fois le manuscrit rendu, il n’y a plus de culpabilité, tout est à distance».

  : «Depuis longtemps, Dieu merci, j’ai cessé de vouloir à tout prix, dans une discussion, avoir raison. Ce qui ne m’empêche pas – au contraire – de suivre obstinément la voie que je crois être la mienne».

Georges HALDAS : «La Beauté a ceci encore de particulier que son excès nous déchire ; en même temps que, par ce déchirement même, elle nous comble».

: «Il faut se frayer un passage dans la langue, silencieusement puis à pas feutrés puis, à force de paroles tûes ou chuchotées, élever le ton doucement, encore doucement puis mezzo forte afin de reparler non du silence mais de la voie tracée, du passage en train de se faire».

: «La louange et la gloire, qu’ont-elles à faire avec la poésie ? Qu’ont à faire sept éditions avec la valeur du volume ? Ecrire de la poésie, n’était-ce pas une transaction secrète, une voix répondant à une autre voix ? Tout ce bavardage, par suite, ces louanges et ces blâmes, et ces conversations avec des gens qui vous admirent et ces conversations avec des gens qui ne vous admirent pas, avaient aussi peu de rapport que possible avec la chose vraie… une voix qui répond à une autre voix».

RÛMÎ : L’homme : «S’il ne parle pas en apparence, il parle intérieurement. Il est toujours en train de parler ; comme un torrent mélangé à la boue. L’eau claire du torrent est son langage, et la boue son animalité. La boue en lui est accidentelle…».

Charles JULIET : «Les gens qui m’émeuvent surtout sont ceux qui n’ont aucune capacité à comprendre ce qui se passe. Ils sont jetés dans la vie comme ça et c’est assez terrible de sentir qu’ils sont les jouets de certaines forces, de certains besoins sans rien y comprendre. Pour moi aussi, l’écriture, c’est vraiment le besoin de porter à la conscience la plus grande part de ce qui se tient dans ma nuit. C’est ça la finalité d’une existence : tenter de rendre consciente la plus grande part de ce que l’on est».

: «Il n’y a pas que l’invisibilité pour «interdire» une image : la censure rend les images invisibles, certes, mais le flux indifférencié, la «surexposition» médiatique des images les rend aussi irregardables, ce qui véhicule au fond les mêmes effets d’interdiction. Je suis assez d’accord avec Jean-Luc Godard lorsqu’il met en parallèle – et non pas seulement en opposition – le supposé «interdit de la représentation» chez les talibans et la très complexe «société du spectacle» américaine».

4 Responses to « Se frayer un passage dans la langue ».

  1. Rodrigue dit :

    Merci de toutes ces citations, Bibi, toutes plus belles et plus pertinentes les unes que les autres. Celle d’HALDAS, la beauté qui nous déchire et nous comble, celle de JULIET, et encore celle de Virginia WOOLF. Que du bonheur!

  2. BiBi dit :

    @Rodrigue.
    Pas de doute : mes lecteurs (trices) ont eux aussi un talent fou. 🙂

  3. Robert Spire dit :

    Pour compléter la citation de Georges Didi-Huberman, un petit film:
    http://www.delaservitudemoderne.org/video.html#film

  4. BiBi dit :

    @RobertSpire
    Merci.

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