Et la légèreté, bordel ? (Deux mots à Gustave Flaubert)

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 J’ai toujours eu un faible pour . Toujours aussi aimé ce titre (« L’éducation sentimentale ») qui reste le plus extraordinaire titre de tous les livres de littérature française. Il y a quelques jours et quelques nuits, j’avais mis en ligne une planche d’une dessinatrice américaine, () qui reprenait – pour le résumer – le livre de Flaubert de «  ». Trois jolis dessins qui eurent un gros succès sur mon compte Twitter.

F 2Cliquez dessus pour agrandir.

Avec humour (je suppose), une abonnée me (nous) lança : «Rien ne vaut la lecture du texte en entier, bande de paresseux». Paresseux lecteurs, il en existe hélas. Mais les Lecteurs-Gloutons, eux-aussi se pavanent et ce n’est pas mieux. J’en avais d’ailleurs tiré le portrait dans un billet ancien.

*

Quand je pense à Flaubert, j’ai souvent en tête sa souffrance à l’écriture, ses longues plaintes à finir un chapitre, un livre, une phrase, ses «roidissements». A Louise Colet, le bonhomme ne parle que de découragements incessants, de «grandes montagnes à escalader » : « C’est trop long pour un homme que 500 pages à écrire comme ça ; et quand on en est à la 240ème et que l’action commence à peine !… »

De cette âpreté à l’écriture, de ces cris à l’accouchement d’une œuvre, on en a fait un stéréotype (français, universel) et on a ainsi dénié toute grandeur singulière à Gustave. Il faut, il faudrait souffrir pour écrire bien, il y faut de longs moments pour y arriver. Et pour ceux qui se destinent au boulot d’écrivain, il faut passer des mois entiers pour trouver la forme qui convient, suer sang et eaux pour toucher au Graal de l’Oeuvre Monumentale.

Tant d’élèves d’hier et d’aujourd’hui ont été éduqués à cette aune-là. Souffrance, dureté à la tâche etc. «Regardez Flaubert». Prenez, reprenez votre ouvrage, votre devoir, vos narrations, mes chers petits élèves. Suez, transpirez.

Des fois, quoi, oui tu as raison, Gustave.

Des fois aussi, envie de te dire, merde Gustave !

Des phrases comme ça n’appartiennent qu’à toi : «Que je crève comme un chien plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre». «Les embarras que me donne un mot à changer me donnent des insomnies». Imagine-moi en écolier de CP planchant sur une ligne d’écriture. Que tes propos aillent alors au Diable !

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Bordel, Gustave ! Il y a des fulgurances qui n’attendent pas, des traits écrits à la vitesse de la lumière, des lignes d’horizon poétique qui viennent à toi sans les chercher, des éclairs et des zébrures immédiatement couchées sur la page. Tu peux pondre une chose à la vitesse d’un Spoutnik ou d’un 100 mètres d’un Usain Bolt. Tu peux toucher à la Justesse de Majesté en un millième de seconde.

Légèreté à mille lieues de la boue accolée à tes lourdes grolles de montagnes.

Be careful, my friends, cela ne veut pas dire qu’il y a à choisir son camp. A écrire, nous sommes et l’un et l’autre. Rageur et impuissant parfois, en extase et prolifique à d’autres moments. On peut mettre vingt ans à être (à peine, à grandes peines) satisfait de ses travaux mais on peut écrire en trente secondes trente lignes de prose qui mettent le Monde les quatre fers en l’air.

Pour finir, je tempère ma colère en deux points :

1. Le premier est amené par Flaubert himself dans sa Correspondance avec  :  «Je ne suis pas du tout surpris que vous ne compreniez rien à mes angoisses littéraires ! Je n’y comprends rien moi-même mais elles existent pourtant et violentes. Je ne sais plus comment s’y prendre pour écrire et j’arrive à exprimer la 100ème partie de mes idées qu’après des tâtonnements infinis ».

2. L’autre déposé en exergue par Pierre dans un des chapitres des «Règles de l’Art». Une petite phrase qui en dit long et dont je n’ai pas encore épuisé les sens (l’essence) : « On n’écrit pas ce qu’on veut ».

*

Pour enfin donner raison à l’auteur de la Bovary et me retrouver avec lui sur un terrain commun, j’ai son accord pour dire que les poèmes, les textes qui viennent d’un coup, qui nous paraissent valables, sont plus surement le résultat d’un long travail psychique antérieur et souterrain. Toutes ces pages dont on se satisfait (un peu) n’arrivent pas de façon brute en surface. Elles ont été longuement élaborées mais sur ces sinuosités, sur ces méandres-là, on n’en saura guère, on ne sera pas beaucoup avancés (malgré Freud, malgré Bourdieu si nécessaires et incontournables soient-ils).

Sauf à écrire que dans ces eaux-là, dans cette sorte d’activité toute humaine qu’est l’écriture – à coup sur – il n’y a rien de confortable, rien de sage et presque rien de compréhensible.

7 Responses to Et la légèreté, bordel ? (Deux mots à Gustave Flaubert)

  1. lediazec dit :

    Superbe. Cela donne envie de le relire. Rien que pour compenser les suées que le père Flaubert a éprouvé en torchant son œuvre. Merci.

  2. lediazec dit :

    J’ajoute, pour le fun, que le dénommé Rodolphe dans mame Bovary m’a toujours posé problème. Je m’appelle Rodolphe et je trouve que mon côté clean prend un coup derrière la tête avec ce gougnaf !

  3. Robert Spire dit :

    Flaubert c’est aussi:
    Lettre à George Sand.(avant la semaine sanglante)
    « Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité . On est tendre pour les chiens enragés et point pour ceux qu’ils ont mordus.
    Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi), si infime qu’il soit, a droit à une voix, la sienne, mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. L’argent, l’esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces ».

    à Ernest Feydeau, jeudi 29 juin 1871.
    Il y a quinze jours, j’ai passé une semaine à Paris et j’y ai « visité les ruines » ; mais les ruines ne sont rien auprès de la fantastique bêtise des parisiens. Elle est si inconcevable qu’on est tenté d’admirer la commune. Non, la démence, la stupidité, le gâtisme, l’abjection mentale du peuple « le plus spirituel de l’univers » dépasse tous les rêves.(…)
    Je n’ai aucune haine contre les communeux, pour la raison que je ne hais pas les chiens enragés.

  4. BiBi dit :

    @Robert Spire

    Plus anti-communard, tu ne trouves pas.
    Comme tout un chacun – écrivain ou pas – tout humain porte en lui une part d’arriération préhistorique.

    Cela n’est évidemment pas une excuse pour glorifier – par ailleurs – le Maître.
    Putain de réac, il fut par rapport aux Communards.

    J’avais essayé de causer de cette distorsion dans un de mes billets  »

    http://www.pensezbibi.com/categories/livres-de-lecture-poesie/cousin-singe-et-cousin-ange-1562

  5. Robert Spire dit :

    BiBi, je ne juge pas le Flaubert écrivain, mais sa façon de penser qui est fondamentalement « aristocratique »…et trés actuelle parmi nos « élites ».

  6. BiBi dit :

    @Robert Spire
    Très juste.
    Avec chez lui- tant qu’il y était – une haine savoureuse des bourgeois en miroir.

  7. Hé je me rappelle de la première fois que j’ai entendu le mot légèreté c’était en classe et le professeur étant à bout de nerf à cause de la ligue des perturbateurs (dont je l’avoue je faisais parti) l’avait dit à une fille qui était loin de se douter de sa vrai définition. C’est lors de l’analyse de l’oeuvre Mme Bovary qu’on à connu la vrai définition.

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