Du bon usage de la lenteur.

Au banc de notre Société  

Prendre , prendre le temps qu’il faudra même si le temps nous est compté.

Le Moyen-âge a connu les pigeons voyageurs avec Jacques Cœur, le grand financier de l’époque.
La Société coloniale a connu la puissance maritime de l’Angleterre et de la France.
La Société d’après-guerre a connu la puissance aérienne avec la capacité des avions supersoniques qui franchissent le mur du Son dans les années 50.
La Société d’aujourd’hui est en gestation et ne peut être comprise sans la vitesse de la Lumière, sans les cotations automatiques des Bourses de Wall Street, de Tokyo, de Londres, de Paris et de Francfort, sans les clics ultra-rapides sur les écrans de Clearstream.
C’est vrai qu’aujourd’hui, on veut brûler les étapes, on veut Hollywood tout de suite, on veut être numéro Un au Classement des Livres de l’Express, on veut aller vite en besogne et en affaires, on prend de préférence le TGV, on idolâtrait Ayrton Senna, on a continué avec Michaël Schumacher, on vante aujourd’hui les courses d’Alain Bernard et de Laure Manaudou, on loue le clip et la bande-annonce, on veut être ce petit Dieu qui a regard illico sur tout ce qui bouge, on utilise le zoom au lieu de se déplacer, on lit dix lignes de critique au lieu de lire Don Quichotte en entier, on zappe pour ne pas manquer un morceau.
Et on veut colmater ins-tan-ta-né-ment notre ignorance par des certitudes colossales.

Eh bien, ici, BiBi prendra son temps et un peu du vôtre.

Il rejoint qui avait déjà dit l’essentiel : « Il est des phrases qui ne jettent leur poison que des années après. » ou encore François Tosquelles, apostrophant les éducateurs : «  Il n’y a pas d’urgence ,il n’y a que des gens pressés. »
     
A l’heure de la Pensée prémâchée, de la Productivité et du Taux de Profit maximum, à la seconde où tout le Monde a son mot à dire sur tout, BiBi revoit assis à cette terrasse de café d’Arles, attendant patiemment l’ouverture des Arènes. Le Peintre est devant une table couverte d’une nappe blanche en papier. A la table à côté, une femme le reconnaît. « Monsieur Picasso, est-ce que vous pourriez me dessiner quelque chose ? » Conciliant, Picasso sort son crayon et fait une tête de pêcheur fumant la pipe. Il a mis vingt secondes pour faire son esquisse. « Mon Dieu, s’exclame la dame, c’est magnifique de faire une si belle chose en vingt secondes ! » Et Picasso de répliquer aussi sec : « Mais Madame, je n’ai pas fait ça en vingt secondes, je l’ai fait en vingt ans ! »

Curieux comme les peintres peuvent parfois s’emmêler et partager les mêmes pinceaux.
En écho à la boutade de Picasso,  cet autre peintre () écrivait à son frère (Théo ) :
« Ne crois donc pas que j’entretiendrais artificiellement un état fiévreux, mais sache que je suis en plein calcul compliqué d’où résultent vite l’une après l’autre, des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance. Et voilà lorsqu’on dira que je peins trop vite, que cela est trop vite fait, tu pourras répondre qu’eux, ils regardent trop vite. »

Vincent Van Gogh a peint plus de cent tableaux dans les deux derniers mois de sa vie.

Vertu de la patience et recul devant la précipitation : accompagne BiBi sur le Chemin de la lente maturation ( qui va souvent de pair avec une fulgurance insensée).
«  J’évoquerai le cheminement d’autres artistes pour qui l’œuvre est le fruit d’une longue patience. Ils ne consentent à parler qu’à la suite d’un silence interminable. J’aperçois deux raisons à tel mouvement : le métier ( talent ou génie) se déclarerait lentement. L’écrivain n’a pas de mots. C’est pourquoi il les cherche et il trouve mieux. Malheur aux êtres mondains qui brillent par leurs réparties, qui dressent un portrait au pied levé, qui s’expriment avec un respect naturel. Chacun de nous est menacé par la contamination du déjà-dit, du déjà-vu, du déjà-senti dont la plume paraît si facile. (…) écrit à juste titre : «  En cette veille de Noël, alors que j’écrivais depuis quelque vingt-cinq ans, mon impression était que je n’avais pas encore commencé ».

BiBi est d’accord à 99,99%.
Sauf que.
Rimbaud écrivit sans attendre. Lautréamont itou. Zidane n’a pas mis dix ans à devenir Zidane. Il est des secondes qui durent des siècles. Et réciproquement, des siècles condensés en deux secondes. L’essentiel – quelque soit l’âge de nos artères – est d’essayer d’être présent à ce qu’on dit, d’être présent à ce qu’on fait.

Ce matin, c’est avec Pierre Sansot et son bon usage de la lenteur que BiBi a voulu cheminer.

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