Le Chemin de la Liberté (pensées sur un avatar).

Le 22 mars, je fêterai mes 9 années de avec quelques 1550 billets. Et voilà que, feuilletant mes premières mises en ligne, je me suis attardé inexplicablement sur cette photographie-BiBi prise dans une rue proche de chez moi. Cliché qui allait devenir mon avatar sur Twitter quelques années plus tard. Ce m’est subitement paru étrange comme si je le découvrais pour la première fois, comme si je me devais de poursuivre sur lui une analyse inachevée. Edgar Poe l’avait déjà écrit mieux que moi dans sa Lettre volée : c’est souvent ce qu’on a sous les yeux quotidiennement qui passe inaperçu.

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C’est vrai que c’est un assez beau un cliché. Qui refuserait de me tenir compagnie sur ce chemin ? Je comprendrais les réticences extrêmes si l’inscription était «Chemin de la Dictature» ou «Chemin Emmanuel Macron» ou encore «Rue du Front National». A deux ou en groupe, on pourrait être fiers d’arpenter ce Chemin de la liberté, de faire ne serait-ce qu’un petit bout de chemin ensemble. Puis à mi-chemin ou aux trois-quarts, on s’en tiendrait là, voilà, salut chers amis, nos chemins se séparent mais on se retrouvera, hein, disons même jour, même heure, toujours ici, pour poursuivre notre route commune.

On pourrait s’en tenir là. Je pourrais même écrire un billet original là-dessus, fêter dignement mes neuf années de blog, un petit billet mondain sur la Liberté, sur le chemin pris, sur le chemin à prendre. Sur que ça plairait à tous, sur qu’arriveraient des compliments de tous les continents, et de toutes les latitudes. Allez ! «Applaudissements pour la Liberté !». D’ailleurs il faut se souvenir que, depuis qu’Eluard avait écrit et répété son nom, la Liberté a fait un sacré bout de chemin. Mais bon, vous savez parfois combien j’exagère, parce que le XXème siècle, hein, n’a pas toujours été très très rose ?

Ce panneau, donc, sur lequel je suis tombé, hé bien, figurez-vous qu’il n’existe plus. Il a été purement et simplement enlevé. Je vous vois venir sur ce chemin : c’est un coup des ennemis de la Liberté, ils n’ont pas supporté qu’il existe un chemin pour y arriver. Probablement n’ont-ils pas supporté aussi de n’avoir pas planté eux-mêmes ce panneau signalétique ? Allez savoir. Pourtant, j’insiste, vous ne verrez plus jamais ce panneau.

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Voila l’histoire : un beau jour, remontant ma rue, je suis tombé en arrêt sur le panneau. Je ne le reconnaissais pas. Non que le chemin avait changé d’appellation. Le panonceau marquait toujours bien «Chemin de la Liberté» mais il avait été simplement remplacé par un tout neuf, tout nouveau. J’ai essayé de comprendre les raisons de ce changement, supposant que la Ville avait du voter des crédits pour refaire à neuf tous les panneaux de la Ville, avenues, rues, impasses, routes. Une signalétique bien propre, flambant-neuf. C’est que dans le Monde d’aujourd’hui, il faut faire table rase des vieilleries, ne plus faire cas du passé. Bah, on ne peut pas donner tort aux édiles de la Ville ! Voyez par exemple une ville comme . Aurait-il fallu garder l’ancien nom de la Rue du Parc qui se nommait Rue Maréchal Pétain ? A ou encore à . Oui, tout ça, allons, allons, tout ça c’est du passé.

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Puisque ce panneau n’était plus là, je me suis concentré sur ma photographie pour tenter de comprendre. Et là, j’ai bien cerné les intentions des élus de la Ville. Changer, faire du Neuf. Il n’était en effet pas admissible de voir ce panneau se dégrader, pas possible que la ferraille rouille, que les lettres se désagrègent, que la plaque perde son éclat, bref que la Liberté disparaisse. Impossible. Impensable. Diable ! Avec la Liberté, on ne transige pas. Pas question que tout ça vieillisse.

On a donc installé un nouveau panneau, nickel, rutilant, avec des lettres parfaites, une couleur bleu nuit du plus bel effet. C’est que, sur l’ancien, le Temps avait fait son œuvre, il avait grignoté les Majuscules une à une. On n’aurait plus su où on était, on se serait perdu. Vous imaginez ? Plus de trace de «liberté», plus même de trace pour ce chemin. Vous vous imaginez, perdus, hagards et sans repères ! Ouf ! Les Autorités ont veillé. Merci, grand merci à Monsieur le Maire.

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Mais d’où venait pourtant mon insatisfaction ? Pour quelle raison ma gêne perdurait ?

C’est alors je me suis mis à rêver. C’est la nuit, me voilà armé d’une pioche et d’un marteau-piqueur pour desceller ce panneau signalétique. Je devance le travail des cantonniers prévu au petit matin, je suis là avant qu’ils ne l’ôtent, qu’ils ne le portent au rebus, ne le fassent partir à la casse. Une fois mon travail nocturne effectué, j’emporte le panneau avec moi, je l’installe sur une allée de mon jardin. Mais est-ce que ça aurait été suffisant ? Est-ce que cela aurait fait l’unanimité ? Bien sur que non. C’est qu’il y a partout des ennemis de la Liberté. Il y a aussi des supporters de la Liberté mais… qui font demi-tour, des fous de Liberté qui la voient partout (ou nulle part). Ceux qui ont ma préférence sont les partisans d’écrire «Chemin des Libertés» au pluriel et qui se battent pour elles. Mais…. que serait devenu mon jardin ? Jardin privé ou jardin public ? Libertés surveillées ou libertés inaccessibles ? Être libre ou ne pas être libre, voilà toujours l’insistante question.

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Je dois avouer que parfois, ce panneau me fait peur et que ce chemin-là, j’évite de le prendre, me contentant de gagner la Rue de la Servitude ou l’Impasse des Pensées. Parfois aussi, il me rappelle à l’ordre avec justesse et justice et me voilà l’empruntant, parfois solitaire (pour retrouver la Rue de l’Enfance), parfois solidaire (pour déboucher sur et gagner la ).

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10 Responses to Le Chemin de la Liberté (pensées sur un avatar).

  1. Jeannedau dit :

    Bravo Bibi et bonne marche !

  2. Rémi Begouen dit :

    Et il y a (avait?) aussi
    « LES chemins de LA liberté » d’un certain JP Sartre!

  3. Le chemin de la liberté mène à la Cabane de la Liberty où se réfugient les gueux, les apatrides, les damnés de la terre et les survivants des survivants des génocides. C’est aussi là que les poèmes s’écrivent et se lisent en contemplant la cime des arbres.

  4. Robert Spire dit :

    « La rue de la servitude » ou « l’impasse des pensées » sont les chemins trés empruntés par manque de compréhension des comportements automatisés par les modes de production. En son temps déjà Oscar Wilde écrivait avec lucidité: « …le but véritable consiste à s’efforcer de reconstruire la société sur une base telle que la pauvreté soit impossible ». Le développement des connaissances et leur enseignement le plus large apportera les solutions à la dérive des actions politiciennes (délibéremment confusionnistes). Là est métaphoriquement « le chemin de la liberté ». Beaucoup y travaille. « La manière d’empêcher les libertés de disparaître est de les développer. » Karl Polanyi.

  5. BiBi dit :

    @BlogBB
    Des fois j’ai des colères injustifiées.
    Celle-là… ne l’était pas.

  6. BiBi dit :

    @RobertSpire

    D’accord avec toi mais je m’appuyais sur mon cas perso.
    Pour insister (pas trop fort. Il y va quand-même de mon petit prestige, hein ?) sur le fait que moi (toi, nous, vous, chacun, chacune mais aussi moi) je préfère parfois emprunter le Chemin de la Servitude, la marche des moutons, le Couinement de la Majorité plutôt que de m’aventurer sur celui de la Liberté. Et la compréhension (necessaire, indispensable) n’est pas une garantie absolue contre nos (mes) lâchetés, nos (mes) arguments biaisés, bref notre (ma) couardise.

  7. Robert Spire dit :

    Bibi, je comprends ta lucidité. La liberté étant productive, elle nous été plus donnée que conquise. La connaissance est émancipatrice mais pas pour tout le monde, il nous faudra bien marcher avec les moutons encore longtemps, car nous restons prisonniers de « nos automatismes culturels ». Henri Laborit écrivait: « L’heure n’est pas encore venue où l’ouvrier de la dernière heure aura le droit d’être «payé» comme les autres. »
    https://www.youtube.com/watch?v=lRKsdXeHPbM

  8. BiBi dit :

    @RobertSpire
    Le pire ( mais on s’en sort du pire) c’est quand le Langage des Marchands vient te supplanter au plus intime. Quand le Vocabulaire de Mort te prend, te tétanise. Pierre Bourdieu appelait ça « un habitus ». Qui s’impose dès le plus jeune âge, modèle ton comportement, annihile tout effort de vraie pensée (celle qui nous retourne et, nous retournant, nous fait mal).
    Mais ouf, on a de la ressource.
    Insoupçonnée.

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