Chiquita Lévy, Régina, Marie-Anne et moi.

«Comme le Monde a sa géographie, l’Homme intérieur a sa géographie qui est une chose matérielle» écrivait Artaud avec raison.

L’an dernier à cette époque, ma géographie singulière et intime s’enrichissait d’une constellation de nouveaux lieux, de noms de pays jamais visités, de relevés de villes, d’avenues, de cimetières inconnus. J’étais parti pour , La Havane, Trinidad et quelques autres villes cubaines du Nord-Est. J’en avais ramené photos et deux longs plans-séquences (le premier en suivant Le – grand boulevard du bord de mer de la Capitale et le second, travelling sur l’enceinte du ). J’aime les plans-séquence où l’on tente de restituer le Temps, de donner sa chance au paysage et à l’humain qui le peuple… (voir ma vidéo ci-dessus)

Revenu aux bords du Lac Léman – ma Mer à moi – je me suis plongé dans la lecture d’un blog (celui de Marie-Anne Paveau aux curieuses initiales de MAP – carte du Monde en anglais) avec ce beau billet qui évoquait les déambulations de la blogueuse dans un cimetière, celui de de Janeiro). Elle y croisa une tombe d’une femme anonyme ( 1929-2009).

Le point commun partagé avec , c’est mon attrait pour les cimetières, pour ces balades silencieuses et porteuses d’Imaginaire, pour ces tours et détours dans les allées, au milieu des pierres tombales et des caveaux. Ce sont les seuls endroits silencieux au Monde, on y aime le bruit des pas sur les gravats, le vent qui siffle entre les croix ou qui chante doucement dans le feuillage, on s’attarde sur les dates, on s’enivre d’inscriptions, on passe son temps à lire (toute une lecture non morbide, presque joyeuse, participative).

C’est que les Morts nous parlent, nous apostrophent, ne cessent de nous interpeller.

Et Chiquita Lévy s’est mise alors à parler.

Rio de Janeiro 1932 bis

Marie-Anne Paveau – qui avoue des obsessions sémantiques anthroponymiques et dont le métier est de se pencher sur les Langues et d’en penser les Discours – s’attarda sur ce Nom Lévy et sur ce prénom Chiquita, ne tardant pas à construire là-dessus toute une histoire «amusante». Souvent ça débute ainsi, dans la légèreté, dans un «temps d’arrêt mi-surpris mi-amusé», dans ce-qui-ne-tire-pas-à-conséquence puis tout se poursuit et se déploie en une soudaine arborescence : Marie-Anne Paveau déclina toutes les Chiquitas dont elle avait entendue parler. Insouciance, insu de la voyageuse tout entière présente au Présent. De retour sur Paris, elle mit en mots cette émotion en un billet qui – je ne sais pourquoi – accrocha fortement mon regard et mon attention, fortement…

… si fortement qu’à mon tour, je suis tombé en arrêt devant cette tombe, devant le nom de ce cimetière (Batista associé au nom du dictateur cubain), sur le Brésil (ma mère malade adorait la bossa, écoutait très souvent les murmures de Joao Gilberto). Se constitua alors un socle commun via nos blogs, émergea alors une rêverie partagée, avec similitudes et différences…  Je décidais alors à mon tour de fabriquer une petite vidéo autour du Brésil (avec la chanson de Jorge Ben en bande-son) et dans laquelle j’insérai mes deux plans-séquences. Le clip a pour titre «La Fille du bord de Mer». Je décidais de ne pas montrer cette fille-là mais plutôt de suggérer sa présence via des images de paysage (Le Malecon, le cimetière Colon de La Havane). Je terminais ma vidéo par un zoom sur la photo de la pierre tombale de Chiquita Lévy.

Je pourrais continuer de faire l’inventaire de mes belles associations, vous écrire une histoire originale avec des correspondances nickel et, dans cette histoire, en rester aux jolies lignes manifestes.

Sauf que… Régina, la fille de Chiquita Lévy – inconnue et lointaine internaute de Rio – écrivit à Marie-Anne Paveau ce week-end et m’adressa dans un même élan ce simple commentaire sur mon billet-vidéo datant d’un an :

«Merci. Ma mère aimait aussi beaucoup la mer».

Malecon

Me revint alors la chanson Garota de Ipanema (la fille du bord de mer de Rio), chanson préférée de ma mère. Affluèrent toutes sortes de connections avec un long ruban de signifiants : Mer-Mort-Mère- (10 dernières années maternelles à s’y perdre). L’entrée dans ce Domaine devenait subitement beaucoup moins frivole. Derrière la légèreté, il y avait les souvenirs douloureux et le poids de la terrible maladie. Derrière la rêverie sémantique, un vertige insistant autour du ruban, autour du refrain mortifère Mer-Mère-AlzheiMer.

Oiseaux du Malheur

Temps de fulgurance qui brûle, ravages de ces tisons non attendus, incendies intérieurs dévastateurs. Ma mère devenait Fille du bord de Mer…. et mon évocation filmique la suivait au-delà de la haute enceinte du Cimetière Colon.

Et encore : «Mer du Web, bouteille à la mer», écrit Marie-Anne Paveau. Connections électroniques, connections cérébrales, innombrables transferts, dépôts de mots chancelants ou grouillants comme des vers, associations incongrues de noms et de prénoms, circulation de Sens littéralement folle, significations flottantes entre Sagesse et Folie.

Et puis, heureusement, il y eut ces douceurs communes – joies de toucher aux Rivages du Réel, aux Bords des Mers : voilà Chiquita Lévy Lustosa née Francisca Elisa, vivante d’entre les mots de sa fille. Chiquita, la mère inconnue qui avait consacré sa vie à l’éducation des enfants meurtris et aux gens démunis, avait fondé un réseau d’entraide pour les personnes aux bas revenus.

Reflux des vagues, rappels plus sereins de notre finitude avec cette photo en toile de fond… photo de sa pierre tombale qui porte l’inscription ineffaçable de la mort en nous. Mais cette inscription fait aussi de nous – toi Regina, toi Marie-Anne – des êtres éternellement passionnés par la vie. Merci à vous.

Chiquita Lévy

3 Responses to Chiquita Lévy, Régina, Marie-Anne et moi.

  1. MHPA dit :

    Merci à toi.

  2. Regina dit :

    Merci aussi…

  3. Robert Spire dit :

    Superbe découverte d’une « aventurière de l’intuition »!

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