Au sujet des morts et de quelques vivants.

Nous sommes tous plongés dans l’illusion biographique qui veut qu’une histoire – la nôtre – se construise à partir des fondations de l’Enfance pour se hisser – via des rencontres – à hauteur des Adultes. Mais tout ne se déroule pas de façon chronologique. En chacun de nous règnent la Confusion, le Désordre. En nous, se déclenchent inopinément des Incendies et des Feux croisés. Aujourd’hui sur le Bûcher des Souvenirs : , , et dans les Forêts du Présent :  et un bien dans ses clous.

Nino FERRER.

Tout petit, j’avais une oreille attentive à Nino Ferrer et à ses célèbres tubes. On montrait le bonhomme sous des dehors folkloriques : y avait par exemple ses chemises colorées, ses manières de grand échalas, son «téléfon qui son»(nait) mais il y avait surtout quelque chose qui ne collait pas avec l’image qu’on nous imposait de lui.

Il n’était pas celui qu’on croyait, on sentait qu’il se débattait avec ça. Blanc, il aurait voulu être noir. Il avait horreur de ses cornichons jusqu’à l’indigestion. Il aurait préféré parler simplement de ce qu’il avait appris d’André Leroi-Gourhan, célèbre historien de la préhistoire, dont il avait été l’élève.

Pour oublier qu’il avait été Nino Ferrer un jour, il s’était réfugié dans le Quercy. Là il avait voulu trouver une musique autre, une musique plus noire, plus vraie. Sans savoir lire une seule note de musique. Mais il restera cloué à sa croix d’amuseur, de «chauffeur de salle», d’aimable dingue jusqu’au 13 août 1998 où, sous la chaleur estivale, il se tira une balle dans le cœur au milieu d’un champ de blé.

Mathieu KASSOWITZ.

Mathieu Kassowitz (compte @kassowitz) a laissé un twitt sur mon mur qui m’a laissé perplexe. Tout à son humeur de rebelle total, il a écrit, s’adressant à nous (complices): «Critics you can hang them I’ll hold the rope» («Sur les Critiques:Vous pouvez tous les pendre, je tiendrais la corde»). En réponse, je m’étonnais qu’on puisse mettre tous les critiques dans le même sac.

Ma réponse fut une question-boomerang : «@kassovitz ça n’existe pas des critiques qui vous en apprennent sur vous et vos films ? Des choses que vous n’avez pas vues par exemple ?» Bien dommage que le réalisateur ne m’ait pas répondu. Car – parfois – même lorsqu’on s’en défend, les critiques vous font avancer, ne serait-ce qu’en affinant votre pensée, qu’en vous obligeant à plus de concision dans vos travaux etc. Et peut-être que cette corde serait beaucoup plus utile à Kassowitz s’il la lançait comme un lien possible, s’il la jetait comme une invite (sans complaisance) à dialoguer ?

Thomas BERNHARD.

Thomas Bernhard dont j’ai retrouvé des phrases saignantes (dans «Les Maîtres Anciens») donnerait – sans l’ombre d’un doute – raison à Kassowitz : «Quand nous écoutons les guides [les critiques], nous entendons tout de même toujours le bavardage sur l’art qui nous tape sur les nerfs, l’insupportable bavardage sur l’art des historiens d’art». Ou encore :

«Les professeurs [les critiques] ne sont pas seulement les empêcheurs et les destructeurs dans le domaine de l’art, les professeurs ont toujours été, dans l’ensemble, les empêcheurs de vivre et d’exister, au lieu d’apprendre la vie aux jeunes gens, de leur déchiffrer la vie, de faire en sorte que la vie soit pour eux une richesse en vérité inépuisable de leur propre nature, ils la leur tuent, ils font tout pour la tuer en eux».

Un FAKIR BIEN VIVANT.

Le groupe Casino et son Capitaine d’Industrie () ont abandonné leur procès en diffamation contre Fakir et l’émission Là-bas Si j’y Suis de . Jean-Charles Naouri réclamait 75000 euros au journal Fakir. Grace à une belle mobilisation, les poursuites ont été abandonnées. Comme le souligne un collaborateur : «Cette victoire est le fruit d’un rapport de forces, le seul langage que de tout temps comprennent les puissants». On a le droit de ne pas toujours suivre les chemins cloutés du Fakir, de ne pas goûter à son humour potache, il est quand même bon de soutenir le journal à la voix différente.

 GEORGES HALDAS.

Georges Haldas dans l’Echec fertile (Editions Paroles d’Aube) avait répondu une fois de plus avec justesse :

«La réalité de l’autre est toujours au-delà de ce que l’on en peut sentir et penser. Cela va à l’encontre de toute la tendance sociale qui consiste à étiqueter les êtres parce que cela nous sécurise, nous donne une fausse idée de notre capacité à comprendre. Ainsi je n’aime pas qu’on dise de quelqu’un qui a tué, qu’il est un «assassin». Parce que s’il est vrai qu’il a commis un meurtre, il est aussi vrai que ce même personnage a une part en lui qui n’est pas contaminée par le meurtre qu’il a commis. Dans ce sens-là, je dirais que c’est «un homme qui a tué».

« Il faut se méfier du langage qui a toujours quelque chose de totalitaire. On dit «assassin» comme si tout l’être qui avait tué était assassin (…) On commet là un acte d’usurpation. Car le langage est homogène mais nous, nous ne le sommes pas. Le mot «courage» par exemple est homogène mais il est inexact de dire d’un homme qu’il est courageux. Il a des moments de courage. Il y a, en outre, des moments où il est courageux. Et d’autres où il ne l’est pas. Un homme peut être courageux à la guerre pour faire face au danger et ne pas l’être du tout dans une relation avec une femme ou, pour dire la vérité, donner son opinion».

 

3 Responses to Au sujet des morts et de quelques vivants.

  1. edgar dit :

    que devrait lire quelqu’un qui aimerait lire un livre de Georges Haldas ? par quoi commencer pour aller au delà de Pensez Bibi 😉

  2. BiBi dit :

    @edgar
    Je te conseillerai pour entrer dans son oeuvre les Carnets
    Par exemple :
    Les Minutes heureuses, Carnets 1973, L’Âge d’Homme, 1977.
    Rêver avant l’Aube, Carnets 1982, L’Âge d’Homme, 1984.
    Le Cœur de Tous, Carnets 1985, L’Âge d’Homme, 1988.
    Carnets du Désert, Carnets 1986, L’Âge d’Homme, 1990.
    Le Soleil et l’Absence, Carnets 1987, L’Âge d’Homme, 1990. puis etc etc

  3. edgar dit :

    bien noté, merci. je t’en dirai des nouvelles !

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