GuGusse, l’Ancêtre de BiBi ?

GuGusse

Des milliers d’habitants du Chablais français et de , délaissant un temps les rives du Léman, descendant des hauteurs par les trois vallées de la se retrouvent chaque premier jeudi de septembre dans cette ville de en Haute-Savoie. Ils se retrouvent sur l’une des collines qui dominent la ville le jour de la , foire qui se trouve être l’une des plus vieilles foires de France. On y vient pour toutes sortes de choses et de raisons : pour vendre (des cloches, des animaux, des imperméables, des fromages et des friandises), boire (du Crêpy des coteaux de ), manger, jouer, acheter (des cloches, des animaux, des imperméables, des fromages et des friandises).
Dès les années d’après-guerre jusqu’à l’an 2000, l’une des attractions les plus spectaculaires de la Foire consistait en un étrange numéro de mi-humaine, mi-pantin. Cette attraction avait été imaginée par un couple qui avait nommé son unique personnage « » et appelé l’ensemble de ce miniature « La ». Debout sur l’avant-scène d’un minuscule castelet, GuGusse, un petit personnage à la grosse tête humaine, tapait du pied, agitait ses petits bras cotonnés, grimaçait, mimait les attitudes d’un chanteur de Café-Concert. Il chantait avec un appareil de play-back « L’Ami Bidasse », des airs de Bourvil, des refrains de Dario Moreno et des rengaines populaires des Trois vallées. Tandis que le corps et les membres de ce pantin avaient à peu près les dimensions de ceux des poupées offertes aux gagnants de la loterie, sa tête n’était autre que celle du propriétaire, surnommé Gugusse.  Le numéro était, à l’origine, complété par le boniment de sa sœur, vêtue d’un frac, coiffée d’un gibus et qui lançait la roue. Parfois dans ces rêveries un peu étranges, BiBi voit GuGusse en Ami lointain, en Double saugrenu et un peu déjanté.


L’étrangeté de ce minuscule militaire à grosse tête impressionnait par sa difformité, par sa gestuelle saccadée et ses mimiques appuyées qui accompagnaient les refrains. La greffe inquiétante d’un visage humain sur un corps de pantin le constituait en une sorte d’icône burlesque et en fit pendant toutes ces années la figure centrale de la Foire de Crête.
, dramaturge de cette Contrée et Enfant du Pays, l’utilisa directement dans deux de ses pièces. Une première fois lorsqu’il monta la version scénique de « La Chair de l’homme », présentée en 1995 au Festival d’Avignon. Une seconde fois dans le début de sa pièce «L’Acte inconnu ».

Didier Plassard.- Que peut la marionnette que ne pourrait l’acteur ? (1)
Valère Novarina. – S’effondrer et renaître dans un instant, tomber plus vite qu’une pierre, se redresser hors pesanteur, se mouvoir dans un espace et un temps discontinus, nous démontrer visuellement que tout est saut dans la nature, passage brutal d’un monde à l’autre, paradoxe… Saltation, pratique du saut, saut et salut, saut du temps, grand trouble dans l’espace : la marionnette renverse tout : elle met l’homme bas.

– Dans le théâtre de marionnette traditionnel, préférez-vous la poupée à gaine, qui est agie par en dessous, à la marionnette à fil ou à tringle, manipulée par au-dessus ?
V. N. – J’avoue avoir horreur de tout ce vocabulaire de la marionnette : gaine, tringle, fil, marionnette, manipuler… Utilisons plutôt le vocabulaire de Jarry : le – ou bien, comme les Allemands, parlons d’un Théâtre de 122 Figures. On peut aussi appeler les marionnettes des fétiches, des hommes faits de main d’homme. Ce théâtre-là serait alors un lieu où, dans la mêlée des fétiches, par leur lutte et par leur chute en catastrophe, on irait voir l’idole humaine se défaire. Un lieu d’insoumission à l’image humaine. Les pantins nous disent à la fin : « Allez annoncer partout que l’homme n’a pas encore été capturé ! »

La marionnette électronique du Théâtre des oreilles a votre visage. Les pantins de La Chair de l’homme et de L’Origine rouge ont la tête des acteurs. Quel doit être le visage de la marionnette ? La marionnette est-elle nécessairement un double ?

V. N. – Ce qui est beau dans la marionnette, c’est la sortie de l’homme. Mais ça,l’acteur bien dédoublé peut le faire aussi. L’acteur, au sommet de son art, est une marionnette, il est à la fois le tigre et le dompteur Aujourd’hui. L’acteur n’est pas quelqu’un qui s’exprime, mais un dédoublé, un séparé, un qui assiste à lui, un spectateur de son corps. Un homme qui va hors d’homme. Au théâtre, c’est toujours la sortie du corps humain que l’on vient voir. On vient pour l’offrande du corps : corps porté, corps offert, parole portée devant soi. Il y a dans le pantin et dans l’acteur véritable, l’offrande d’un homme. L’homme hors de lui. Tout théâtre, en petit ou en grand, en castelet ou à Bayreuth, dans Shakespeare ou dans Gugusse, tend vers ce sacrifice, ce don de la figure humaine.
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(1) Alternatives théâtrales No 72, avril 2002.

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