Archives: novembre 2011

Citations d’Intellectuels : de Godard à Sarkozy.

Jean-Luc Godard

«On ne peut penser à quelque chose que si l’on pense à autre chose» dit Jean-Luc Godard. C’est ce genre de pensée godardienne que BiBi admire. Et c’est sur ce double théorème du rapprochement imprévu, c’est à partir de ces correspondances, de cet espace d’entre-deux que se construisent ses films.

Dernièrement, le Cinéaste fut interviewé chez lui, à Rolle par Edwy Plenel, Ludovic Lamant et Sylvain Bourmeau. BiBi vous renvoie à ces trois extraits mis en ligne sur You Tube. Et insistera sur ce passage où Godard répond à de jeunes cinéastes (28’30 ») en disant que… «Le Cinéma se cherche, se trouve mais ne s’apprend pas».

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Charles Péguy

«Un mot n’est pas le même dans un écrivain et dans un autre. L’un se l’arrache du ventre. L’autre le tire de la poche de son pardessus».

Tom Ungerer.

Une Flèche de cœur avec cette citation ciblée de Tom Ungerer : «Les enfants ne sont pas des imbéciles : ils savent très vite comment se font les enfants. Par contre, ils ne savent pas comment se font les adultes».

Franz Werfel.

Cet écrivain, poète expressionniste allemand, avait fui le nazisme en passant par les Pyrénées et le Portugal. Plus tard, il revint, désabusé mais lucide, sur ses choix politiques d’entre les deux guerres, sur ces moments où il critiqua férocement la République (de Weimar) au nom de la Démocratie prolétarienne. Il comprit – après-coup – qu’il avait rejoint objectivement les Nationalistes et Nazis qui cherchaient eux aussi à détruire la République : «Nous avons été les chauffeurs de l’Enfer dans lequel le Monde était en train de sombrer». Comme quoi, il ne faut pas se tromper d’adversaires et ne pas confondre quand même le pédalo… avec le bateau qui coule.

Le Collectif de Pratiques Sociales.

Association dont le Collectif veut nouer Inconscient, Idéologie et Social. BiBi signalera leur billet sur l’indignation des Indignés… («Tous les indignés ne s’indignent pas de la même chose, ni surtout de la même manière, ni avec les mêmes perspectives. Il s’agit, non pas d’une entité, mais d’un composite, d’un hybride»).

… et encore les interventions du Philosophe Saül Karsz : «C’est vrai que tout fout le camp ?»

Extrait : «Voilà l’hypothèse que je souhaite soumettre au lecteur. A savoir : nous vivons à l’époque de la révolution néolibérale. Telle est la vérité contemporaine. (…) Ce ne sont pas uniquement des réformes, grandes ou petites, qui sont en cours. Ni non plus des modifications substantielles dans la production et la distribution – effrontément inégalitaires – des biens et des ressources. Sont également en cause la manière de naitre, de vivre et de mourir, la manière de penser, de se penser et de ne pas penser, les modalités du vivre-ensemble». Voilà qui vaut le coup d’aller y voir, non ?

Sarkozy géographe.

On vient de découvrir un grand Intellectuel à l’Elysée. Non, BiBi n’inaugure pas un cours de paléontologie. Il veut juste signaler cet épisode très comique. Dernier Conseil des Ministres : Juppé raconte son voyage au Nigéria. Nicolas Ier intervient de façon intempestive : «Surtout ne confondez pas le Nigéria et le Niger». Il n’a alors pas entendu un de ses Ministres maugréer : «J’avais envie de lui dire : tu nous prends pour des tocards ou quoi ?». BiBi sait maintenant à quoi s’occupe Carla après sa tétée. Elle donne des leçons de géographie à son pauvre petit Nicolas.

« Serons-nous heureux demain ?  » (3).

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Des blogueurs se sont adressés à des Intellos de renom et leur ont posé la Question : « Quid de votre Bonheur libéral promis hier ? ». En écho parallèle, BiBi met en ligne une intervention de J.M. Geng (suite et fin) publiée en 1978 dans la Revue Actuels : « Serons-nous heureux demain ? »

Premier volet du billet ici.

Second volet du billet ici.

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«Quand à prêcher l’insoumission, comme prêcher quoi que ce soit d’ailleurs, cela me fait doucement rigoler. Comment ne pas voir la complicité profonde qui unit cette attitude d’une fraction des intellectuels à la multiplication des petites soumissions quotidiennes de l’espace-temps urbain (horaires, programmes, contrôles, parcours, signaux, attitudes etc).

Nous circulons à l’intérieur d’un tissu banalisé, donc invisible, de contraintes et de soumissions sociales. Nous ne faisons que passer d’un code à l’autre (Code pénal, Code de la Route, Code civil, Codes symboliques). Le contrôle social programme le discours et l’attitude de l’Insoumission (un code comme un autre), lui donnant même la possibilité de s’exprimer quand il reste à l’intérieur de certaines limites intellectuelles ou esthétiques. Quand, au contraire, l’Insoumission risque de devenir contagieuse, d’échapper au contrôle social qui la manipule, on trouvera au petit matin devant sa porte, pour l’étouffer silencieusement, 2500 policiers armés (…).

Donc pas l’Insoumission, conséquence logique et complice de la soumission généralisée ; mieux vaudrait – si c’était possible – déserter le champ politique dans son ensemble. Mais c’est impossible. Nous n’avons pas aujourd’hui le pouvoir de sauter la question du pouvoir : il ne faut pas, parce que la politique a longtemps refoulé la vie en nous, refouler le Politique de nos vies. (…)

Et je sais, pour l’avoir expérimenté, ce qu’il faut payer en isolement, en censure, pour une attitude qui ne s’aligne sur aucun modèle et ne s’inféode à aucun courant de pensée repérable.

Le problème est de savoir s’il est possible d’imaginer aujourd’hui un militantisme réservé, désabusé, ironique – qui aurait donc la politesse de son désespoir et qui ne refoulerait pas ses doutes. Vous l’avez remarqué, tout cela n’est pas assuré : je n’ai même pas la certitude de mon doute. Il me serait donc difficile d’enrôler le désespoir dans mon argumentation et j’admire ceux qui y parviennent (…).

Je ne chanterai pas le chant des lendemains qui chantent, mais sans fredonner pour autant cette berceuse désenchantée, presque officielle, que nos Maîtres politiques actuels aiment à entendre sur les Intellectuels qui mangent à leurs tables, – la mélopée du bon choix abstentionniste.

La Droite n’a jamais demandé à SES intellectuels autre chose ni plus qu’un scepticisme actif, rongeur, contagieux et surtout opportun. Voilà pourquoi je jouerai ce bon tour que j’espère peu original : en guise de bon choix pour la France et sans illusions excessives ni désespoir prématuré, verser dans l’urne électorale l’obole empoisonnée de mes sentiments incurablement anticapitalistes. Je ne serai pas le seul : il y aura d’autres philosophes pour choisir la gauche en râlant, «le dos au mur et la tête vide». Nous aurons toujours le petit bonheur de faire trembler quelques ordures».

« Serons-nous heureux demain ? » (2).

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Première partie du billet ici.

«Serons-nous heureux demain ?» est la version-réponse-BiBi à la question envoyée par des blogueurs (1) à des Intellectuels de renom, supporters depuis de longue date du Libéralisme enchanteur. La question posée («Quid du Bonheur libéral ?») est une perte de temps pour BiBi. Qu’attendre des réponses possibles de ces Chiens de Garde ? Rien, sinon des justifications bâtardes.

Pour toute argumentation, BiBi a repris cette forte intervention de Jean-Marie Geng (2), publiée en avril 1978 dans la revue ACTUELS (3). Notons qu’en mai de cette même année eurent lieu d’importantes élections pour la Gauche. Beaucoup de similitudes avec la période actuelle…Voilà donc la seconde partie.

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«Si l’on se rabat sur la (petite) scène française, où le Capitalisme domine économiquement et la Droite qui le représente, politiquement, que voit-on ? Des gens, peu nombreux, pour lesquels le rêve de bonheur est précisément lié à la perpétuation de l’ordre social existant (l’argent faisant, pour une bonne part, le bonheur, comme le savent tous les Philosophes, même les «Nouveaux»). Pour d’autres, quelques millions, la fin d’un cauchemar réel, à base économique, passe par le renversement de cet Ordre social qui les exclue. Les plus nombreux sont à mi-chemin, ni riches ni vraiment pauvres – dans une hésitation qui n’est pas que politique. D’ailleurs, même à gauche, et sauf dans les Etats-Majors des Partis, les clairons optimistes et progressistes sonnent mal, sinon faux. Les masses sont souvent sceptiques (…).

Donc les politiciens promettent le bonheur – mais ils ont dans la bouche des mots de Mort : quel discours aujourd’hui, à partir du moment où il domine la scène, ne produit pas spontanément de l’ankylose, du sens épais et redondant, du stéréotype ? Il y a dans les discours religieux, syndicaux, politiques – dans le discours de masse en général – de la Mort qui vient de l’intérieur même de l’énonciation (…).

Considérez ces Colloques internationaux où quelques milliers d’Intellectuels, très hiérarchisés, parlent de dissidence, d’inconscient, de marge, d’autonomie : c’est bien le Pouvoir  et la domination du champ intellectuel qui est en jeu et pas autre chose. Affrontement des Maîtres qui convoitent les suffrages des membres de la tribu ; intrigues des néophytes, des candidats qui guettent l’approbation des Maîtres (…)

Sans doute faudrait-il, pour être heureux, ne pas vouloir le pouvoir – car le Pouvoir est mortifère et rend fou, car ce qui nous définit comme Sujet est impuissance et fragilité, nous mortels ! – mais cela (ne pas vouloir le Pouvoir), il faut pouvoir le vouloir, je veux dire : être en mesure de transcender la question du Pouvoir. Nous sommes encore loin de ce moment historique (pur rêve peut-être), de ce moment où l’Etat s’effondrerait de lui-même» (…)

A suivre. Troisième partie ici.

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 (1).Le Blog «Pensez BiBi» et son humble avis ne sont – une fois encore – pas sollicités dans ces interpellations collectives. (Voir liste au billet numéro 1). Mais comme à son habitude, même n’étant pas invité, BiBi prend la liberté de répondre quand même.

(2). Jean-Marie GENG, polémiste et sociologue de Strasbourg, a écrit trois livres qui ont eu une influence décisive sur BiBi. Outre «Les Mauvaises Pensées d’un Travailleur social», on peut lire «L’Illustre inconnu» (10/18) et le formidable «Censures» (Editions de l’Epi). En 1980, Jean-Marie Geng «change» de nom et devient écrivain de polars sous le nom de Max Genève.

(3). La revue ACTUELS n’est pas à confondre avec Actuel, bi-mensuel goguenard, à l’esprit gauchiste des années 70. Actuels fut une revue littéraire qui se disait «incurablement anti-capitaliste», revue publiée à Frangy (Haute-Savoie) et dont le Directeur fut Henri Poncet. Dans ce même N°4 de la revue, outre la transcription de l’intervention de Jean-Marie GENG, on pouvait aussi lire un entretien de 15 pages avec Jean Genet. C’est dire ce que fut la qualité de la revue…

« Serons-nous heureux, demain ? » (1)

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Milton Friedman, Grand Manitou des théories libérales, est récemment décédé. Des blogueurs en ont profité pour adresser à des personnes connues pour leur engagement néolibéral une lettre visant à clarifier leur position sur ce bonheur promis depuis 30 ans et plus. («Quid du Bonheur libéral ? »). Voilà une demande bien curieuse, à la limite de la naïveté pour BiBi. Dieu ! Quelle perte de temps que d’attendre leurs réponses ! Nos blogueurs pensent-ils vraiment que ces Intellectuels renommés interpellés vont tourner casaque et nous offrir un sublime mea culpa ?

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C’est en retrouvant une intervention de Jean-Marie GENG dans la Revue Actuels (février… 1978) que BiBi a trouvé réponse à cette curieuse injonction blogguesque. En effet au lieu d’attendre réponses sur ce «bonheur libéral» promis par tous ces Quatremer-Copé-Parisot-Madelin-Giesbert-Aphatie-Attali-Novelli et tutti quanti, ne vaudrait-il pas mieux retourner à nous-même la Question : «Hé ! Ho ! Gens de Gauche, serons-nous heureux, demain ?»

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Le texte qui suit constitue la déclaration liminaire faite par le sociologue d’alors Jean-Marie GENG, le 3 février 1978, à l’occasion d’un débat public qui l’opposait à Bernard-Henri Lévy, le «nouveau philosophe» à la chemise blanche. La question posée était : «Serons-nous heureux demain ?» et intervenait peu avant d’importantes élections, en plein règne giscardien.

BiBi en a retenu de larges extraits qu’il vous propose en trois billets. Cette intervention d’une magnifique justesse politique fait écho profond et correspondance étonnante avec l’Esprit-BiBi et avec les questions essentielles qu’il (se) pose aujourd’hui.

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«Difficile de répondre à cette question aujourd’hui – pris, comme nous le sommes, dans des attitudes (espoir, agacement, scepticisme, amertume anticipée), attitudes que commandent les prochaines élections. Plus difficile encore d’imaginer, sinon par provocation esthétique de faire comme si nous n’y étions pas – je veux dire : ici, maintenant -, comme si nous n’étions pas emportés par le mouvement aberrant de l’histoire (…).

Serons-nous heureux demain ? Il y a dans l’apparente simplicité de cette question, dans sa lisibilité innocente, une sorte de piège pour intellectuel de gauche. Supposons que par simple politesse pour les gens qui m’ont invité, ou par provocation au troisième degré, je m’y laisse choir, dans ce piège, et que je réponde : oui, nous serons heureux demain, à la condition que la gauche, surmontant ses divergences, l’emporte et qu’elle applique, à la satisfaction des larges masses et sous la conduite désintéressée des chers Camarades, un programme minimal qui résorbera le chômage, qui réduira les inégalités salariales, qui rongera les structures économiques de type capitaliste que nous subissons.

Mais rassurez-vous, je ne répondrai pas ainsi – encore qu’un gouvernement de gauche a plus de chance de résorber le chômage, de réduire les inégalités qu’un gouvernement de Droite (…). Je ne répondrai pas ainsi et pour une raison simple : la Question justement n’est pas simple. Il faut la questionner sérieusement, dans tous ses plis, comme une question vitale et non comme un inducteur rhétorique, un prétexte à laisser se développer un discours déjà entendu, et qui n’aurait posé cette question devant lui que pour mieux s’afficher. Serons-nous heureux demain ? Quand, demain ? Quel bonheur ? Et qui, nous ?

Demain nous serons morts (…).

Le bonheur. Tout tout de suite ou que rien n’arrive ? Un pied infini ou une chaîne de menus orgasmes picorés ? La grande dérive jouissive ou avoir moins mal ? Vivre sans temps mort et jouir sans entraves ou se sentir intensément mortel ? Je n’ai peut-être rien compris à la question du bonheur – sinon je ne serais pas là. Serons-nous heureux ? Qui, nous ? Qui pose la Question ? Etre heureux, ne serait-ce pas précisément, pour chaque individu, la possibilité de ne pas être compris, compté, réduit dans ce «nous» tentaculaire qui nous parle ? «Je est un autre» dit Rimbaud. Nous n’est rien. Ou plutôt, nous, c’est le Politique en tant que je n’y est pas (…)

Donnez à ce «nous» sa réalité humaine, sa densité sociologique : vous verrez qu’il n’induit pas à la convivialité, qu’il se casse la gueule, ce «nous», qu’il éclate, peut-être pas en autant d’individus mais en classes, en castes, en fractions, en clans, en partis et cela dans tous les champs et à tous les niveaux de pratique sociale.

Viser un bonheur collectif et programmable – comme le fait la Question – est de ce point de vue tout à fait aberrant. Et pourtant, à l’inverse, nous savons bien qu’il n’y a pas de bonheur innocent, que le bonheur n’est pas qu’une affaire individuelle, même si le bonheur réalisé suppose pour chaque individu le dépassement, l’annulation du Politique. De quelque côté qu’on l’aborde, la Question ne tient pas : ou ne tient qu’au prix du refoulement des différences actives qui font la socialité même. Elle ne tient plus parce que nous n’y sommes pas tous nommés à la même place, parce que, dans les conditions actuelles, pour nous, habitants de cet univers aujourd’hui, le bonheur de quelques-uns entraîne le malheur de nombreux autres et que c’est – comme on dit – le Système qui le veut (…) »

Deuxième partie ici.

 

Un dessin de Bosc sur le racisme ordinaire.

Le dessinateur Bosc (décédé le 3 mai 1973) fit paraitre dans l’Hebdomadaire  France Nouvelle  une magnifique planche que BiBi a retrouvée dans ses papiers. Vingt ans après, BiBi s’en délecte encore. Il vient vous la présenter.

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