« Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

Qui aurait pu imaginer à quel point le libéralisme entrerait dans ce qu’on appelle l’intimité, la nôtre, celle de chacun, de chacune ? C’est la marque des temps présents : nul n’échappe à cette violence et nul ne peut ignorer à quel point cette violence du libéralisme (excusez le pléonasme) abîme, a abîmé et continue d’abîmer nos corps. Faim, fatigue, usure, dépressions, pleurs, refuges impossibles et misère : c’est cela notre lot. Lent travail, tentative de destruction silencieuse, tûe, souterraine.

Tous en sont frappés (1).

Jusqu’à présent, peu de gestes et de postures de défense. Rien n’y fait. A plus ou moins grande échelle, tous en sont touchés. Pauvres défenses : ce n’est pas en courbant l’échine, en faisant « comme si on allait retrouver le temps d’avant », en déniant, en se conformant aux injonctions ou en fuyant dans l’Utopie écolologique qu’on y échappera.

Enfants à la dérive.

Tous en sont frappés. Il suffit de voir comment dans le devenir enfantin, la Reconnaissance est perturbée. Nous avons, à l’orée de cette Catastrophe menée de mains de Maîtres, les enfants masqués qui n’ont plus idée de ce qu’est le visage. L’enfant est déjà le Défiguré d’aujourd’hui, le Terrorisé (ou terroriste) de demain. On n’a déjà plus le souvenir de ce qu’est la «moue enfantine», on a oublié nos grimaces, on ne sait si on continuera de parler de ses jolies joues roses et de ses mimiques adorables de nouveau-né.

Corps récalcitrants et vagues de Confusion.

Qui aurait pu penser – malgré les corps récalcitrants qui défilent tous les samedis en plein mois d’août – à quelle profondeur Mort et Destruction plongeraient en nous ? Pressions, compressions, prurits, boursouflures, cicatrices non cicatrisées, exémas étalés sur toutes nos pensées, saignées et pertes : tous sont le résultat du déchaînement des forces policières, des intimidations démultipliées, des chantages à répétition, des temps du mépris en continu, d’interventions quotidiennes de Propagandistes Médiatiques (autant privés que publics). Et qu’on ne vienne pas se (me) la raconter : c’est tout le tissu du corps social qui est écrasé.

Couplet : C’est tout le tissu du corps social qui est écrasé.

On a cru que les forces contraires – dites de Résistance – endigueraient la vague, qu’elles feraient front et barrage mais le Réel est venu nous rappeler non notre impuissance mais notre désarroi. Désarroi en grande partie lié à notre impossibilité d’analyse de ce qui est, de ce qui se passe, de ce qui passe.

La Vague de la Confusion emporte tout : elle est l’arme essentielle dégainée pour n’importe quoi. Elle envahit les écrans, elle squatte les micros, elle promeut les Tarés de l’Information, elle exhibe les Larbins de la Honte (une cinquantaine tout au plus qui tournent en boucle) et leurs Débatteurs-Experts-impolis Politologues des Instituts tut tut et de Sciences Popo.

Tous frappés ? Non, certain(e)s plus que d’autres.

1. Des violences subies, il faudrait parler en priorité de ceux, de celles qui en ont été atteints, de ces corps des travailleurs eux-mêmes baillonnés, forcés de se masquer pour nous faire croire que – question production – nous serions tous pareils, nous serions une masse indifférenciée (donc égalitaire), masse lancée à vitesse incontrôlable sur une même échelle, tous plongés dans le même bain. Dans ces psaumes pseudo-égalitaires qui ne nous consolent de rien, dans cette Invention fictionnelle permanente à vomir, il y a le tri caché de ce que sont les gouffres d’inégalités sociales. Pour ces Puissants lancés sur ces routes libérales, les bas-côtés n’existent pas. Tous pareils, y compris le 0,01% qui tient la barre.

2. Oui, il faudrait parler de ces précaires harassés, de ces chômeurs prêts au suicide, déjà morts socialement, vieux et nouveaux jetés en pâture à la férocité et à l’avidité de cette Gentry pourtant connue, celle des Tenants accrochés à la propriété privée des grands moyens de production et d’échange (avec aide directe de l’Etat).

Ravalés aux déchets civilisationnels, voilà que s’entassent les Nouveaux errants sédentaires, aphasiques (aux portes des Restos du Coeur) et les Arrivants de la Guerre, du Terrorisme et de la Misère. Ils/elles sont ignorés, méprisés, hébétés, pourchassés, tabassés comme jamais dans le plus grand des silences (Rappels : on a interdit aux journalistes de s’approcher de toute Operation Nettoyage, on applaudit Frontex, on crée les nouveaux métiers de Contrôle et de Surveillance en CDI svp etc).

3. Oui, il faudrait parler des vieux, des vieilles, des vieillards, âgés bien avant l’âge (mais on ne dira plus «avant l’âge» car de l’âge, il sera désormais fixé à 65 ans avant descente au caveau, avant terre retournée faute de pierre tombale respectable. Oui il faudrait parler de leurs yeux fatigués (d’une fatigue inconnue), de leurs nouvelles démences, de leurs paralysies inexplicables, de leurs pensées en cendres d’où toute transmission est désormais impossible.

Refrain : Qui aurait pu imaginer ?

Qui aurait pu imaginer à quel point le libéralisme entrerait dans ce qu’on appelle l’intimité, la nôtre, celle de chacun, de chacune ?

Sportifs insultés.

Hier encore, les représentants mêmes du Corps sportif, croyant encore aux éloges élyséenes sont restés tétanisés devant les Paroles du Commandant en Chef. Eux, elles, si habitué(e)s à la souplesse, à l’endurance, à la concentration, hommes, femmes paraolympiques ou non, ils n’ont pas bougé, cédant à la Discipline disciplinaire devant les Matons de la Pensée.

Intellectuels frigorifiés.

Que dire aussi de ces Intellectuel(le)s frigorifié(e)s en plein cœur de l’été. Muets et mutiques causant comme si de rien n’était. Prochain disque. Ils dansent dessus. Houla Hop. Prochaine tournée. Prochain tournage. Ressuscités in-extremis. Houla Hop. Si effrayés d’avoir côtoyé les bas-fonds. Intellectuels (médiatiques le plus souvent) pour qui René Char bravant les Chemises-Brunes-d’Oradour-Sur-Glane c’est de l’Ignorance ou – au mieux – de l’Histoire préhistorique.

Ce Libéralisme-là a tout nivelé, tout aplani. Le discours critique est certes étouffé mais le désir d’un tel discours existe t-il vraiment encore ? A peine s’avancerait-il que l’Armada sort les crocs. De Liberation au Monde, de Marianne à Valeurs. Des Informés aux espaces dominicaux du JDD. De LeMaire à Bertrand. D’Hidalgo à Roussel. Tous s’allongent. Tous se retrouvent débattant à la Fête de l’Humanité. (« Alors, Gabriel Attal, que pensez-vous de la Réformes des Retraites » ?). Tous blablatent sur la Rentrée Littéraire, sur les exploits du PSG, sur la nécessaire efficacité de notre Police, sur Koh-Lanta déplacé le mardi (la semaine sera moins longue) et sur les dépôts de tweets sur nos écrans.

Refrain dernier.

Qui aurait pu imaginer à quel point le libéralisme entrerait dans ce qu’on appelle l’intimité, la nôtre, celle de chacun, de chacune ? Qui dira à quel point le libéralisme nous abîme et nous tue à petits feux ?

*

(1) « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés (…)
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie ».
(La Fontaine)

One Response to « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés »

  1. Michel Loiseau dit :

    Toujours très pertinent…. Merci !

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