Maladie de la lecture, santé resplendissante.

Henri Valkenberg

En 1997, paraissait le livre de , spécialiste de l’histoire du livre et de la lecture «Le livre en révolutions» aux Editions Textuel. Je ne sais pourquoi j’étais tombé en arrêt devant ce tableau d’un peintre hollandais () qui s’intitulait «Dimanche après-midi dans l’arrière-pays». 

Cet intérêt venait probablement du titre du tableau : le dimanche après-midi m’était souvent source d’ennui et de désœuvrement et les traversées de mon arrière-pays d’alors n’étaient pas franchement synonyme de joie et de gaîté  Pourtant, ce temps particulier et cet espace souvent déserté, représenté dans le tableau, ont gardé sur moi un étrange pouvoir de fascination. La légende explicative, elle aussi. Elle disait :

Roger Chartier«En pays protestant, au XIXème siècle, voilà une représentation idéale de la lecture biblique. Face à face le père de famille, qui a réuni autour de lui toute sa parentèle, et le pasteur qui donne à entendre le Texte sacré. Au fond, dans l’ombre, serviteurs et servantes. Deux grandes bibles, celle du prédicateur et celle du Maître de maison – et une plus petite entre les mains de la jeune fille sur la gauche. Chacun, dans l’Assemblée, reçoit la Parole divine, lue ou entendue. L’enfant semble s’en détourner mais feuillette ce qui semble être une Bible illustrée».

Tableau instructif qui dit formidablement (le rêve de) l’assujettissement du Populo à la force idéologique dominante (religieuse ici), en présence du Pasteur porte-parole de la Doxa (TF1 à 20h), du Maître des lieux (patriarche), de la mère et des gosses qui obéissent en silence. En arrière-fond, bien sur, la classe dominée (serviteurs et servantes).

*

Mais pour moi, il s’agissait aussi d’autre chose.

Relisant cette courte explication, je me suis souvenu de la naissance de mon intérêt pour la lecture. Adolescent insouciant et ignorant des choses littéraires avant mon arrivée en Terminale, je revoyais mon professeur de philosophie pérorer huit voire dix heures par semaine et moi, au fond de la classe, ado désœuvré, cancre rêveur et mourant d’ennui. J’avais sur les genoux le livre 10/18 de «L’Erotisme», croyant lire probablement un livre de… Q. Mais ce livre se révéla être un livre-détonateur, un déclic, une révolution copernicienne : je tombais dans la soupe et le goût de cette potion magique allait me rester à jamais.

Je suis donc – sans aucun doute – le double de cette petite fille penchée sur son livre, à mille lieux de ce que pouvait raconter ce pasteur protestant mais ayant besoin de cette haute voix pour m’isoler. C’est vrai : je peux lire n’importe où. Bruits ou pas bruits autour.

Petite fille

Me voilà ainsi loin, bien loin de toute lecture conventionnelle, contournant les volontés du Seigneur, esquivant les «bonnes» lectures, me familiarisant avec les pages écrites par mes premiers Auteurs démoniaques. Après ce livre explosif, je lus «La Littérature et le Mal» du même auteur qui avait étudié en de courts chapitres les œuvres (inconnues alors de moi) de William Blake, Jean Genet, Emily Brontë, Sade, Kafka, Baudelaire, Michelet et Proust. Ensuite vinrent Artaud, Char, un temps Aragon etc. Pas rien comme Dépucelage et Initiation, hein ?

D’intertexte en intertexte, je me suis alors shooté à certaines lectures, à certains auteurs, allant moi-même jusqu’à écrire un jour que la Maladie de la Lecture m’avait donné la Santé resplendissante.

*

L'Erotisme Litterature et le mal de Georges Bataille

  • Et pour ceux et celles qui veulent flaner dans mes livres lus, incontournables : c’est par ici la Vidéo-BiBiothèque.

2 Responses to Maladie de la lecture, santé resplendissante.

  1. Robert Spire dit :

    Un tableau étonnament moderne si on remplace le curé par un poste de télé.. Parfois je me demandais pourquoi je viens souvent sur ce blog, j’ai la réponse: nous avons eu les mêmes lectures au même âge…Bataille, l’Erotisme…le Q et tous les auteurs cités me sont familier…sauf Proust (pas pu finir le tome 1)…

  2. BiBi dit :

    @ Robert Spire
    Faudra peut-être qu’on se rencontre avant que le curé ne nous donne l’extrême onction ? 🙂 C’est vrai que la Grande Parole et les Ordres sont débités aujourd’hui via le poste de télé (les Médias) devant les Veaux, Vaches et Moutons (qu’ils aimeraient qu’on soit). Oui, un tableau étonnamment moderne.

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