Abécédaire de confinement.

Nous sommes sûrement beaucoup à vivre ces temps étranges à l’instar de Thomas Vinau qui écrit dans son blog : « C’est une période étrange pendant laquelle je n’arrive ni à créer ni à me projeter. Soit je m’occupe dehors et je construis des trucs bancals. Des poulaillers, des jardins, des machins. Soit je perds ma journée devant internet à regarder des nouvelles anxiogènes de morts et de maladies ou à commander toutes sortes d’objets inutiles ». Je n’ai ni poule, ni jardin, ni trop de machins. La seule chose que je suis arrivé quand-même à créer, c’est cet Abécédaire de confinement.

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B comme Bourdieu.

Un dictionnaire sur Pierre Bourdieu vient de paraître aux Editions du CNRS. Incontournable en ces temps de désolation et de toute-puissance des Dominants.

Autre conseil autour du travail du sociologue : celui de mon confrère éducateur qui a écrit une magnifique présentation de cette incontournable sociologie bourdieusienne en direction des enfants et des adolescents. Commandez le : il ne vous en coutera que huit euros.

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E comme écriture.

C’est fait. Mon travail (ma mi-fiction, mi-document) sur le Vichy 1940-41 est achevé. 116 pages qui se présentent sous forme de Journal Intime avec inside, une intrigue litteraro-politique très noire, bien loin des analyses des Historiens du consensus.

Il ne me reste plus qu’à basculer ces 116 pages de l’autre côté, à abandonner la panoplie de l’écrivant pour celui d’auteur. La dernière marche reste bien entendu la plus difficile (celle de la publication). Mes cinq livres publiés au siècle dernier (4 romans gris, 1 recueil de nouvelles) dans des Maisons d’édition suisses et françaises (mon sixième ici à compte d’auteur) ne pèsent rien dans le Capital Notoriété d’aujourd’hui, de ce Capital qui propulse les manuscrits au firmament de la publication.

Par contre, on ne le souligne pas assez, il te faut débourser pour les envois par la Poste et débourser encore pour récupérer ton manuscrit refusé. Souvent c’est un gouffre financier. Du coup, il t’est impossible d’envisager un travail de deuil, de te dire qu’enfin ton « histoire » s’est détachée de toi. Il t’est impossible de passer à autre chose car il faut interesser des intermédiaires, possibles aidants, envoyer par exemple ton travail à des historien(ne)s, à des journalistes que tu connais (très peu), il te faut donner à lire à tes proches, faire des colis, enjoliver ta présentation etc, bref, te vendre dans l’incontournable Marché du Livre.

Le plus difficile c’est que, occupé à ces tâches ingrates, il ne te reste que peu de temps disponible pour écrire encore, pour écrire ailleurs. Tout laisser tomber ? Comme tous ces romans achevés, comme ces trois pièces de théâtre, tous en sommeil dans les tiroirs ? Avec ces questions qui insistent et qui restent sans réponse : « Un livre sans lectorat qu’est-ce ? Et à quoi bon se mettre à en écrire un autre ? »

H comme Histoire.

LENINE. On fête le 11 novembre 1918 et on tait la plus sérieuse analyse sur cette maudite guerre, celle contenue dans l’ouvrage de Lénine « L’Impérialisme stade suprême du Capitalisme ».

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Allergique aux cours publics de français, Blanquer préfère les cours privés de natation.

BLANQUER nous gratifie d’un tweet sur les étudiants du 11 novembre 1940 déposant une gerbe de fleurs sous l’Arc de Triomphe mais oublie de dire que beaucoup d’entre eux venaient protester contre l’ignoble arrestation de l’intellectuel physicien Paul Langevin, antimunichois, antihitlérien, communiste haï par l’extrême-droite et les macronistes des Années 40.

HENRI BARBUSSE. On panthéonise Maurice Genevoix mais on oublie Henri Barbusse qui écrivit ce grand livre (« Le Feu »). Aucun regret car ce communiste d’Henri Barbusse est beaucoup mieux à sa place : au Père Lachaise, division 96, près du mur des Fédérés.

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MACRON que des artistes et autres intellectuels médiatiques présentent comme un Président cultivé est un nullard en orthographe (ici sa faute sur le livre d’Or de De Gaulle) et en géographie. Il y a deux ans, il situait Villeurbanne dans le Nord de la France et pensait que la Guyane était une île. J’ai écrit « nullard ». Confirmé.

J comme Journaliste.

Sébastien Fontenelle, chroniqueur à Politis, twitto à ses heures perdues (@vivelefeu) est un des journalistes les plus mordants, les plus incisifs de France. Il sort un nouveau petit livre « Les Empoisonneurs » (Editions Lux). Haro sur ces indécents mediacrates qui pullulent sur les Chaines de la Honte, haro sur ces intellectuels à promotion continue. Voilà trente et un échos sur l’antisémitisme, l’islamophobie et la xénophobie. Trente et un échos, trente et un retours en arrière qui donnent la nausée : théories du Grand Remplacement, chroniques de Finkielkraut-Zemmour-Rioufol, célébration des crapuleux du nom de Chardonne, de Renaud Camus et de Maurras.

L comme Lectures.

ALEXANDRE JARDIN.

Des gens très bien. (Livre de poche).

Alexandre Jardin nous emmène dans sa famille et dans son histoire, famille dont l’indigne représentant fut son grand-père Jean Jardin (n°2 du Cabinet de Pierre Laval), jamais inquiété après la guerre. Un Collaborateur qui sut, à la minute près, le déroulement de la rafle du Vel dHiv mais qui la recouvrit de toutes les justifications odieuses possibles. Un livre courageux.

WILLIAM BURROUGHS à Allen Ginsberg : «  Le 5 mai 1953. Je suis à Lima, qui ressemble un peu à Mexico_City et j’éprouve quelque nostalgie. Mexico-City est ma ville et je ne peux plus y aller. Ai reçu une lettre de mon avocat — je suis condamné par contumace. Comme un citoyen exilé de Rome » (Les lettres du Yage – L’Herne).

FRANCOIS CHENG. (Le Dialogue chez Desclée de Brouwer). Un écrivain partagé entre le chinois et le français.

« Saint langage, honneur des hommes » a dit Paul Valéry. Le poète se plaçait ici dans une perspective idéaliste. A un humble niveau existentiel, l’exilé éprouve la douleur de tous ceux qui sont privés de langage, et se rend compte combien le langage confère la « légitimité d’être ».

« Rétrospectivement, aujourd’hui, je puis affirmer que si abandonner sa langue d’origine est toujours un sacrifice, adopter avec passion une autre langue apporte des récompenses. Maintes fois, j’ai éprouvé cette ivresse de re-nommer les choses à neuf, comme au matin du monde ».

KATHI DIAMANT.

Dora Diamant. Le dernier amour de Kafka (Hermann Editeurs)

Extraordinaire destin de celle qui assista Kafka dans ses derniers jours à Berlin et au sanatorium de Kierling. Cette juive de Pologne adhéra au Parti Communiste allemand, se réfugia en URSS, quitta le pays pour se retrouver en Hollande puis en camp de réfugiés sur l’île de Man. Elle connut la première traductrice française de Kafka (Marthe Robert dont les ouvrages furent mes livres de chevet) et mourut dans la misère le 15 août 1952 à Londres.

N comme Nietzsche.

« Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse » écrivait-il dans Zarathoustra. Oui, un chaos mais ajoutons que ce chaos des Temps présents, qui s’est installé au cœur de nos émotions et de notre spleen quotidien, est né du chaos du Monde.

Monde de la laideur, du libéralisme, de la concurrence exacerbée, de la corruption et du mensonge. Celui-là même qui est à l’origine du virus de Wu-han.

W comme Sabine Weiss, photographe.

Belle surprise matinale de retrouver Sabine Weiss au micro de France-Inter. Je l’avais croisée en 2010 et l’avait honorée avec ce petit clip d’hommage.

– Qu’est-ce qui vous fait peur ? lui demanda Augustin Trapenard dans Boomerang. Sabine Weiss répondit tout de go : Les religions, ça salit tout.

On aurait aimé avoir le… développement de la réponse de la merveilleuse photographe mais Augustin Trapenard coupa court, passant alors très vite à ses questions-clichés.

Allez, je vous laisse à ce W.

Portez-vous bien.

7 Responses to Abécédaire de confinement.

  1. JEANNE DAUBEZE dit :

    Bravo.

  2. Pensez BiBi dit :

    J’ai sur Fontenelle un préjugé très favorable (écrit dans ce billet) ayant lu ses précédents livres (Vive la Crise et ses interventions dans les 2 tomes sur les Mediacrates) et j’aime beaucoup ses « punchlines » (c’est ainsi qu’on dit paraît-il) sur Twitter. Ses saillies contre le monde des Medias, contre LREM-LR-RN sont toujours offensives et percutantes. Mais on peut être parfait ici et dégueulasse ailleurs. Un bibi-internaute, lisant mon paragraphe sur Sébastien Fontenelle m’a fait parvenir cet article du journaliste dans le journal CQFD, article écrit entre les deux tours 2017. http://cqfd-journal.org/Triste-tropisme#forum

    En lecteur lambda, je remarque que Mélenchon y est traité en anonyme, n’étant jamais nommé, c’est-dire le mépris dans lequel le tient ici Fontenelle.
    Un article où le journaliste reprend les présupposés des analyses de Droite qui personnalisent toujours les « débats » en réduisant le Politique à un combat de catch entre personnalités.
    Un article où je cherche en vain – cela va de pair – une quelconque critique de L’Avenir En Commun (pour moi, un programme qu’on peut ne pas apprécier de bout en bout mais qui, perso, reste le seul garant de libertés et de changements économiques, politiques à venir etc).
    Un article qui copie objectivement les pires insultes envoyées hier contre un homme politique de Gauche (souvenez-vous des insanités qu’il reçut en 2017) et amplifiées aujourd’hui à un degré inouï.

    Je lis la fin de l’article : « Ce sera sans nous ». Mais on peut se demander trois ans après, où sont politiquement les bénéfices de ce refus ? Ce qui nous amène à la question qui suit : « Mais avec qui ? »
    Cherchons qui se cache derrière ce « Nous » ?
    Me souvenant qu’ailleurs Politis l’hebdomadaire (où écrit Fontenelle) avait mis en couverture Hamon (avec entretien) je placerai o-b-j-e-c-t-i-v-e-m-e-n-t son positionnement avec les 6% de l’homme de « gauche ». Un positionnement qui a concordé avec les pires réformistes. Nommons ces Socialistes : Hamon-Hollande-Valls- Ferrand-DeRugy-Royal and Co. Ce sont eux et eux seuls, qui ont « retiré de leur lexique un tout petit mot : Gauche ». Sur EUX, pas un mot de Fontenelle, un Fontenelle tout heureux en mai 2017, entre les deux tours, de voir le candidat Insoumis « giclé de la course ».
    Alors cette Gauche… avec qui la « reconstruire » ? Lénine, en d’autres temps, appelait cette « Gauche » justement de maladie infantile du communisme.

  3. Robert Spire dit :

    Ci-joint le lien pour une conversation entre Bourdieu et Toni Morrison: https://vacarme.org/article807.html

    Comme tu le dis, Bibi, il y a plusieurs « gauches ». Celle qui mériterait un plus grand intérêt est celle qui pense les alternatives au système capitaliste, par exemple l’économie participaliste (ou « écopar »), développée aux États-Unis par Michael Albert et Robin Hahnel.
    https://www.ababord.org/L-ecopar-une-proposition
    http://alternativelibertaire.org/?Michael-Albert-economiste-l

  4. Un partageux dit :

    J’avais lu et oublié le billet puant de Fontenelle. Il a au moins un intérêt : nous rappeler encore une fois pourquoi jamais jamais jamais nous ne mettrons un bulletin fauxcialiste dans une urne.

  5. Robert Spire dit :

    Si Mélenchon incarne « un mieux » pour notre société, il n’a aucune chance d’être élu. La possibilité du choix du mieux n’a jamais existé dans le système électoraliste, c’est une illusion. Adolphe Tiers l’avait compris, en fondant la 3ième république par des élections…c’est imparable: « La démocratie même est l’autre face du capital, non son contraire » (Anselm Jappe).

    La crise du capitalisme va prendre quelques années, comme le démontre l’état actuel du monde (et son passé), le chemin vers l’émancipation sera encore long…Il faut penser à des alternatives, les expérimenter sans se préoccuper du système.

  6. BiBi dit :

    N’étant pas devin, je ne saurais dire ce qu’il adviendra (jusqu’)en 2022. Mais tu as raison : le système électoral fait corps avec la Société libérale. Il n’est que de voir le % d’abstention et la représentativité d’un élu par rapport à l’ensemble des inscrits ou encore la composition sociale des Assemblées sensées représenter le(s) Citoyen(s).Ce système représentatif fait partie des trois ateliers symboliques (voir analyse d’Alain Accardo) sur lequel j’avais fait un bibillet récent. « La crise du capitalisme va prendre quelques années, comme le démontre l’état actuel du monde (et son passé), le chemin vers l’émancipation sera encore long » écris-tu. Oui, pour te paraphraser, on n’est pas sorti de l’auberge libérale et l’agonie du Capitalisme, promise par Lénine, va durer très très longtemps. De la souffrance, de la misère à attendre encore et encore même si on peut (il le faut) espérer des poussées de fièvre importantes (mais non suffisantes pour renverser le pouvoir des Dominants). J’aurai depuis longtemps arrêter définitivement mon blog mais je garde mon épitaphe de Vivant : « Optimiste de plus en plus inquiet ».

  7. Robert Spire dit :

    Bibi, effectivement Accardo dans « De notre servitude involontaire » montre bien comment aujourd’hui nous avons intégré « comme allant de soi » le mode capitaliste dans sa forme néo-libérale. C’est toute une histoire.
    Au temps de Tiers, sa forme ultra-libérale, brutale et performante, s’est ensuite fracassée dans le conflit 14-18, la prise de pouvoir de Lénine en Russie et la crise de 29. Le capitalisme s’est « ré-inventé » (néo-libéralisme) dans les années 30 contre l’expansion du communisme et des fascismes. Arguant du fait que ces catastrophes étaient imputables à « l’arriération » de l’espèce humaine, celle-ci devait être « ré-adaptée » ou « réformée » par un gouvernement d’experts aux nouvelles exigence de la révolution industrielle. L’histoire du néolibéralisme est peu étudiée, on en trouvera une intéressante tentative dans « Il faut s’adapter » de Barbara Steigler.

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