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A propos de « Notre Salut ».

Hier, ce fut la sortie nationale du film d’Emmanuel Marre (« Notre Salut »). J’ai beaucoup aimé le long métrage primé au dernier festival de Cannes. Le film fait le portrait d’un fonctionnaire des années 1940-45, arrière-grand père du réalisateur. Henri Marre travailla à Vichy avant d’être nommé à Limoges. Comme souvenirs, il laissa son livre « Notre Salut » (une étude pour améliorer le management dans la société pétainiste) et des lettres à sa femme restée à Paris et ne le rejoindra que bien plus tard à Limoges.

Le plaisir pris à le regarder ne m’empêche pas d’en relever après-coup les manques. Ce qui va suivre n’est évidemment qu’un avis très personnel.

1. J’ai regretté l’absence de dates qui peut dérouter quelque peu le spectateur dans la compréhension de cette époque et du climat très changeant entre 1940 et 1945. Cette linéarité filmique sans apports informatifs (au réalisateur de trouver comment cinématographiquement les inclure) est un petit frein pour un regard-lambda sur ces années-là.

2. Au début du film (arrivée d’Henri Marre dans le palace de Vichy), il est dommage de ne pas avoir précisé l’affluence hors-norme des fonctionnaires s’installant dans la ville entre juillet et décembre 1940. Au cours de ces 4 mois, près de 40.000 fonctionnaires et agents de l’Etat (!) arrivent à Vichy, une ville qui ne compte alors que 12.000 habitants. Cette effervescence réelle dans la ville et ses villages-satellites est quasi absente et fait croire que la vie vichyssoise ne tournait qu’autour des lieux de pouvoir.

3. Lors du séjour d’Henri Marre à Limoges (Limousin), le film ne nous parle ni ne nous montre l’ambiance de guerre en 1943/44 qui y règne. Pourtant, la présence massive avec le trio Gestapo-Milice-GMR et leur lutte à mort contre les partisans (partisans juifs, judéo-bolchéviks, communistes et gaullistes) occupait les esprits. Les arrestations arbitraires, les pillages de miliciens, les tortures, les « ramassages d’israëlites » – seuls soulignés) atteignent un niveau ahurissant dans cette région de résistants-maquisards. Il est possible qu’Emmanuel Marre n’ait rien trouvé dans les lettres d’Henri là-dessus. Ce silence épistolaire, ne serait-ce pas, consciemment, afin de ne pas affoler sa femme ? Ou encore, inconsciemment, d’un déni du Réel d’alors ? Rappel : en 1940, Limoges est comme Vichy une ville située dans la zone non occupée mais la Wehrmacht et la Gestapo sont dans le Limousin, près de la ligne de démarcation à 25 kms de Limoges, ligne franchie en novembre 1942.

4. Le Ministre de tutelle d’Henri Marre était jusqu’en décembre 41, René Belin (cité qu’une fois). Rappelons que ce Ministre avait été le premier Ministre du Travail de Pétain. Il avit été récompensé et payé par le grand patronat pour le travail de division qu’il fit dans la CGT avant-guerre. Il signa le premier statut des juifs, avait pondu une Charte du Travail dans laquelle il supprima tous les… syndicats. Un bonhomme jamais inquiété et qui mourut dans son lit.

Voilà pour les remarques directes sur ce très bon film qui s’attarde enfin sur cette période vécue dans les sphères moyennes de l’Etat français.

(1)

Une chose importante à ne pas perdre de vue : lors de ces années à Vichy et dans les organismes étatiques et préfectures d’alors, tout fonctionnaire grand ou secondaire (inclus donc le « héros » du film) ne pouvait ignorer que, chaque jour, à toute heure, ces mêmes fonctionnaires travaillaient à la chasse aux juifs, aux communistes, aux juifs communistes et, à un degré moindre, aux gaullistes.

Enfin, rappelons que ces petits intellectuels du Comité Chômage (celui dont dépend Henri Marre) auraient pu participer aux Conférences qui ont eu lieu à l’Ecole des Cadres créée en novembre 1941 au Mayet de Montagne (20 kms de Vichy), école qui ressemblait à celle d’Uriage mais dont on parle beaucoup moins. 

Signalons pour finir :

1. que les acteurs, actrices du film sont excellents (Swann Arlaud et Sandrine Blancke en tête). Et bravo à Emmanuel Marre et son équipe.

2. que je garde l’espoir qu’un autre long métrage complémentaire soit un jour consacré à un autre fonctionnaire (par exemple à un Jean Jardin toujours bien considéré – même après-guerre – et jamais inquiété lui aussi. Interrogé sur le « travail » qu’il fit comme numéro deux de Pierre Laval (il fut au courant minute par minute de la rafle du Vel d’Hiv), Jean Jardin s’était défendu en débitant l’habituel mensonge de ces infâmes Collabos disant que beaucoup de fonctionnaires ignoraient tout des saloperies quotidiennes de Vichy, de Paris, de Berlin.

3. Enfin, derniers conseils à de futurs réalisateurs intéressés : lire « Ces Gens très bien » d’Alexandre Jardin en poche, s’attarder sur les derniers chapitres du livre et s’aventurer – petite pub perso – dans mes nombreux billets (2) et s’arrêter sur cet entretien avec l’auteur de cette fiction rare avec la ville de Vichy 1940-41 en toile de fond.

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(1). La photo inédite a été prise d’un appartement au prix d’un grand danger. C’est une des seules photos de la rue où se trouvait à Vichy le siège de la Milice Française (aujourd’hui rue Maréchal Foch). Dans les caves du bâtiment (aujourd’hui Centre Culturel dans lequel fut tourné une scène du film), on torturait les Résistants dont les cris ne dérangeaient pas Pétain qui se rendait régulièrement non loin, au Pavillon Sévigné où il avait rendez-vous avec ses « filles de joie ».

(2). En écho au cinéma et aux autres films sur la France de la Collaboration, je vous renvoie à ma critique du film de Xavier Giannoli (« Les Rayons et les Ombres ») que j’ai beaucoup, beaucoup moins aimé.

Oradour-sur-Glane entre hier et aujourd’hui.

La télévision française (TF1) a diffusé ce jeudi un épisode d’une série censée retracer le massacre perpétré par la division SS Das Reich à Oradour sur Glane le 10 juin 1940. Un téléfilm tourné sans que les habitants de la bourgade aient été mis au courant ! L’acteur, pour accompagner le drame (643 personnes tuées – dont 205 enfants) mis en fiction, est Matt Pokora, un chanteur qui a gagné ses galons via les trophées musicaux (NRJ Awards, Danse avec les Stars etc). Bah ! Tant que nous y sommes, pourquoi ne pas faire plaisir à cette star en romantisant ce massacre ?

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Il y a un an nous avions reçu Madani Alioua, auteur du roman « So Long Marianne. Les Glières 1944-68 « . Il a tenu à reparler de son « héros » Jean de Vaugelas, le vrai milicien qui organisa la répression des Glières (Haute-Savoie) et qui la continua en Haute-Vienne, collaborant alors étroitement avec le Sipo-SD et la division Das Reich…responsable du massacre d’Oradour sur Glane.

Voici le billet qu’il nous a fait parvenir.

« Cher BiBi,

Si Oradour-sur-Glane me fait écho, c’est parce que mon sixième roman (« So Long Marianne ». Les Glières 1944-1968. Editions L’Harmattan) a suivi et retracé le parcours de ce Collaborateur qui, après avoir commandé la répression dans les Glières, continua en Haute-Vienne et eut des accointances avec le massacre d’Oradour. Mon roman historique se basait sur des faits avérés. Il commençait avec ce Jean de Vaugelas (renommé Jean de Vaginay) qui avait quitté Mendoza pour Bariloche (Argentine) où, après-guerre, ont continué à vivre tranquillement de nombreux nazis allemands et quelques familles françaises (dont celle de mon « héros »).

« Il est plus que probable que Jean de Vaugelas maquilla en 1950 sa disparition en accident mortel de voiture ; ceci afin de faire cesser toute recherche sur lui. En romancier, j’ai opté l’hypothèse qu’il s’agissait d’une ruse de sa part, ce qui me permit de continuer à le faire vivre dans la suite du roman. Ainsi, début mai 1968, le voilà qui revient sur le lieu même de ses exactions (à Thorens-Glières). Evidemment, il faut lire mon travail pour connaître les raisons de ce retour vingt années plus tard sur le sol français. 🙂

« C’est avec ce haut gradé, milicien français honoré par Laval et Darnand que débutait mon roman. Nous sommes à Bariloche dans une soirée argentine (deux de mes premiers chapitres) en présence de nombreux nazis qui rêvent tous d’un IVème Reich. Tout ce beau monde invité est venu de tous les pays d’Amérique du Sud. Cette nuit de fête se clôturera par l’élection « Miss Nazi 1968 ».

« Auparavant, avec ce que nous vivons en ces temps sombres et bruns, il me paraît important de donner des informations sur le parcours du s.laud, fasciste devant l’Eternel.

« Jean de Vaugelas (nommé Jean de Vaginay dans mon roman historique) et ses deux frères sont originaires d’une grande famille châtelaine de Pérouges (Rhône). A Marseille, Jean de Vaugelas sera d’abord promu au rang de chef régional de la Milice avant d’être nommé directeur de l’Ecole des cadres d’Uriage en octobre 1943. Pas rien, hein !

« Nommé ensuite chef de la Milice à Thorens-Glières, il sera impliqué en février/mars 1944 dans la répression du maquis des Glières (plus de 100 morts côté maquisards). Le 6 juillet 1944, il fut cité à l’ordre de la nation (via le Journal Officiel) récompensé par Pierre Laval pour ce « succès ».

« Entretemps, le 8 avril 1944, il avait été nommé directeur du maintien de l’ordre pour la région de Limoges par Joseph Darnand. Il a alors sous ses ordres et sa responsabilité l’homme de sang Jean Filiol, les centaines et cohortes de miliciens, les groupes mobiles de réserve et les gendarmes (environ 2000 au total). Avec tout ce beau monde, il va mener les terribles opérations de répression dans la Haute-Vienne et au-delà, dans tout le Limousin.

« A Limoges, Jean de Vaugelas était en liaison étroite avec les services allemands de l’Abwehr et de la Gestapo, avec, en particulier, le général Heinz Lammerding commandant la Deuxième Division SS Das Reich. Une opération qui mène de fait au massacre d’Oradour-sur-Glane, commis par Adolf Diekmann et ses subordonnés.

« Jean de Vaugelas n’était pas en reste : il a participé avec les forces allemandes à la bataille du Mont Gargan (non loin d’Oradour-sur-Glane) contre les maquisards (38 d’entre eux sont tués). Sentant le vent tourner, Jean de Vaugelas fuira vers l’Allemagne en novembre 1944 avec plus de 1800 miliciens et il intégrera la Division Charlemagne avec le grade SS de Hauptsturmführer.

« Capturé par les Soviétiques en mars 1945, il s’enfuira en 1946 pendant son transfert en France. Rejoignant le Vatican par la « route des Monastères », il sera envoyé à Gênes où il embarquera en 1948 pour Buenos Aires avec passeports, argent, adresses données par la Croix-Rouge suisse (Opération Odessa). Le 2 mai 1950, sa famille ou ses amis fascistes feront passer la nouvelle de sa mort dans un entrefilet d’un journal argentin. Il aurait été victime d’un accident de voiture près de Mendoza.

« Pour moi, il est plus que probable que ce Jean de Vaugelas ait maquillé sa disparition en accident mortel de voiture ; ceci afin de faire cesser toute recherche sur lui. En romancier, j’avais opté pour l’hypothèse d’une ruse et j’ai ainsi pu continuer à le faire vivre. C’est début mai 1968 que je le fais revenir sur le lieu même de ses exactions (en France, à Thorens-Glières). Evidemment, il vous faudra lire mon travail pour connaître les raisons de ce retour vingt années plus tard sur le sol français. 🙂

« Nul apitoiement évidemment sur ce salop.rd qui écuma la France occupée, obsédé par la chasse aux résistants, aux maquisards, aux juifs et autres opposants. Des faits et gestes d’hier retracés pour la première fois dans un travail fictionnel.

Bien à toi, BiBi ».

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Extrait d’une émission de Moumou Guichard (Sur le Média TV. Novembre 2024)