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Cinéma : d’Aki Kaurismaki à @regelegorila.

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Je viens d’un autre siècle.

Et dans cet autre siècle, j’aimais le Cinéma.

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Je suis d’un autre temps de cinéma mais ce n’est pas pour dire que c’était mieux avant, surtout pas. Ce qui m’intéresse toujours par contre – comme lecteur des travaux de Serge Daney et de Jean-Louis Comolli – c’est de voir comment le Cinéma marche et comment les jeunes générations d’aujourd’hui en parlent. Je suis donc tombé sur le compte Instagram de @regelegorila et j’y ai trouvé ses interventions amusantes (au premier coup d’oeil, à première écoute). Faut le féliciter car rares sont l’occasion de dresser l’oreille et d’être content de voir s’animer ses propres zygomatiques dans la jungle numérique. C’est dans un second temps que l’intérêt m’est venu : j’y ai repéré des choses nouvelles pour moi, en particulier la façon de disséquer à la va-vite les films, dans celle de mettre en forme un discours qui a l’air de plaire à beaucoup/ beaucoup d’abonné(e)s. Ce qui m’a encore frappé, moi qui suis de la génération-cinéma XXème siècle, c’est la rapidité d’élocution avec ce débit accéléré, construit via un découpage/montage qui fait croire à une continuité… alors que, pour un spectateur attentif, c’est une succession/accumulation de coupes, de plans multipliés à vitesse supersonique. Je me demande – question personnelle – comment dès lors arriver à penser le sens des films alors que penser prend du temps ?

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Autre moment : le contenu des apostrophes de @regelegorila à ses abonné(e)s sur les playlists de leurs 10 films préférés. Et là, je suis resté presque sans voix car la quasi-totalité des films énoncés excluent le cinéma qui a emporté mon adhésion. De la majorité des films cités venant d’outre-Atlantique (post 2000), je n’en connais même pas… la moitié. J’entends Godard dire de là-haut que là-dessus, l’Amérique continue de nous coloniser.

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Souvenir : mon ahurissement né à la projection d’un Batman (celui de Joël Schumacher je crois) où j’en avais pris plein les oreilles et avais été saoulé par le rythme ultra-rapide des plans jusqu’à en avoir des maux de tête à la sortie. Un des pires effets de ce film fut – pour la première fois chez moi – d’avoir subi la négation des deux places habituelles que j’occupais jusque-là : 1 une place immobile (rivé à mon siège : vision bloquée) et l’autre place, la place mobile (tout captif dans une suite d’images réelles et rêvées : vision libérée). En contrepoint de ce souvenir, j’ai regardé hier le film d’Aki Kaurismaki (En replay sur Arte : « Les feuilles mortes »). Ce qui m’a enchanté une nouvelle fois dans son cinéma, c’est 1. cet éloge de la lenteur (qui est le titre du livre du formidable écrivain Pierre Sansot, autre homme du siècle dernier), c’est aussi 2. la disparité magnifique des couleurs dans chaque plan et 3. la subtile et punchy construction des dialogues du couple amoureux. Merveilleuse oscillation entre temps morts et punchlines, entre silences et répliques duelles.

L’effet conjugué de ces trois moments, c’est le mélange d’un rire qui nous arrive, un rire-surprise, à l’insu de notre plein gré et d’une mélancolie accrocheuse. Ce film (sur deux êtres perdus qui se rencontrent) finit sur un magnifique plan où on les voit ensemble sur une route (remake d’un plan d’un film de Chaplin). Sur ce chemin filmé en perspective, il y a la femme qui marche devant (la femme toujours en avance) avec son chien (Kaurismaki espiègle lui a donné Chaplin pour nom) et l’amoureux, homme heureux qui, tout béquillé, suit à quelques pas difficiles derrière. Ce qui m’a frappé dans ce film, c’est à quel point le sentimentalisme y a été banni pour laisser émerger le Sentiment. Force subtile du film. Force de l’Amour.

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Je reviens aux playlists demandées par @regelegorila, playlists composées majoritairement de films US, playlists répétées jusqu’à l’ennui (pour moi) puisque je n’ai que rarement vus les films sur lesquels le choix du présentateur et de ses abonné(e)s s’est porté. Toutes ces sélections sont tellement loin des films qui m’ont remué, qui m’ont soulevé. Attention, cela ne veut pas dire que (bis) c’était mieux avant.

Aujourd’hui, on parle de Seum. Hier, j’avais cet autre mot de « saudade » qui désigne une forme de mélancolie à la Fernando Pessoa. Mais qui connaîtra « Au travers des oliviers », « Le Goût de la Cerise » ou encore « Close Up » d’Abbas Kiarostami ? Quel serait le (les) type de spectateurs/trices d’aujourd’hui qui regarderait les films d’Eustache, d’Accatone de Pasolini, le « Prisonnier d’Alcatraz » avec Burt Lancaster ou qui tomberait sur la présence irradiante de Juliet Berto ? Oui, qu’en diraient-ils ?

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«Ce qui est sûr, disait Serge Daney, c’est que les films ne font plus « débat » depuis longtemps, qu’ils laissent peu de traces, et que les cinéphiles eux-mêmes leur vouent plutôt une fidélité désenchantée qu’une passion écorchée vive. Bref dans l’expression « coup de cœur » c’est le mot « coup » [Buzz] qui compte, parce que pour le « cœur », c’est plutôt la leucémie ». Joli, marrant bien sûr : c’est partiellement vrai. Gardons l’adverbe qui accompagne le Vrai. Il laisse malgré tout un peu d’espoir : oui, le propos de Serge Daney est vrai mais… partiellement, hein !

Idem pour cette intervention de Jean-Luc Godard : « On assiste à une grande détérioration aussi du point de vue culturel : on ne filme plus pour découvrir, mais pour affirmer quelque chose ». Je corrige : « Oui, on filme mais rarement pour découvrir. Trop rarement ».

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Après réflexion : pour qui ces playlists de films ont de l’importance ? Essentiellement pour ceux et celles qui les énoncent et qui ont envie de les annoncer sur un compte connu (un peu de gloire retombant en sens contraire sur l’énonciateur/trice). Et bien entendu, sur moi inclus, via cet article qui – je l’espère – interessera des millions voir des centaines de millions de lecteurs. 🙂

Oui, je suis d’un autre siècle. Ma péroraison du jour ne veut dire au fond que cette seule et unique chose résumée ici par Godard en 6 mots (Les Inrocks. Mai 2010). «Quand on est vieux, l’Enfance revient ».

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Car les choses qui me sont revenues hier soir de façon décisive, ce sont mes années d’enfance-cinéma (les westerns, les films de ciné-club vus très tôt) et celles de mon adolescence (de La Chaîne de Stanley Kramer, de « Mes Petites Amoureuses » à La Maman et la Putain de Jean Eustache). Avec pour le double moteur de la veille : 1. le film « Les feuilles mortes » d’Aki Kaurismaki et 2. les « Réels » d’Insta visionnés, vus sur le compte de @regelegorila.

Merci à eux deux.

Merci pour la joie et… pour la « saudade ».

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Le Spectateur de Cinéma : un Animal étrange (2).

Sabzian 4 et 5

Images extraites du film Close Up d’Abbas Kiarostami.

Première partie du billet ici.

Dans un vieux et riche numéro de Communications (N°23 de 1975), on avait deux belles interventions à propos de ce Spectateur de cinéma, animal étrange, dont la place était difficile (mais non impossible) à cerner. L’article de Roland Barthes s’arrêtait sur sa sortie personnelle du Cinéma après projection d’un film. Christian Metz, lui, développait les rapports de contiguïté entre le Rêveur et le Spectateur de Cinéma. Il y analysait les rapports entre le premier (qui ne sait pas qu’il rêve) et le second (qui sait qu’il est au Cinéma). Des extraits extra.

Le Spectateur de Cinéma : un Animal étrange (1).

Close Up

Chacun a son film-fétiche, celui qu’on garde en tête. On garde la fiction, pas forcément toutes les images, on garde la brûlure, l’hébétement à la sortie du Cinéma, le bruit de la ville, klaxons, pots d’échappement qui vous réveillent. On garde le souvenir de nos pulsations qui reviennent et on garde l’étrangeté qui nous habite encore. Aimer un film, c’est savoir au fond de nous-même, qu’il y eut un Avant et un Après. Ce fut ainsi pour moi après la projection de Close Up d’Abbas Kiarostami.

Cinéma américain et bistro français.

VAGABONDAGE PARISIEN (suite) : à Paris, il n’est pas forcément question que de Paris. Sauf lorsqu’on se souvient qu’ici est né le Cinéma avec la 1ère représentation publique (au Salon Indien du Grand Café, 14 Rue des Capucines). 

CAFÉ, CINÉMA : Voilà qui justifie le titre de mon billet. Ce 28 décembre 1895, il y eut à peine 20 spectateurs pour la 1ère séance mais l’invention fut vite généralisée. Le projecteur des frères Lumière fit alors le tour du Monde (de l’Amérique). Des opérateurs furent envoyés aux quatre coins de la terre pour filmer, pour montrer, pour découvrir et ouvrir une Terra Incognita.

 

Lumières et Obscurité du Monde.

Quatre morceaux extraits du livre du cinéaste Jean-Louis Comolli («Voir et pouvoir» chez Verdier). Le livre a déjà 11 ans mais il dit présentement les choses.

1. Toutes les lumières du spectacle ne mettront pas fin à l’obscurité du monde, et je dis cela comme un espoir pour ce qui vient, qu’un peu de cette précieuse obscurité résiste dans la part du cinéma réfractaire au spectacle, que l’on cède aux grâces de l’ombre, aux beautés de l’inconnu, aux coups du sort. (…) Que reste t-il de nos jours s’il s’agit de tout éclairer, si le mot d’ordre (de tous les ordres) est d’y voir toujours plus jusqu’à la nausée ?

2. Nous en sommes arrivés à ce point de perfection, à ce brillant, que la loi de l’Information rejoint celle de la Marchandise : que toute chose devienne visible, que tout le visible devienne chose. «Transparence» était le nom d’un trucage cinématographique : c’est devenu celui d’une idéologie qui prétend percer tous les trucages. Cette sorte d’éclairage général qui commande à tout se propage à partir de la télévision (l’ombre, elle, rôde encore au cinéma). Comment en effet oublier que c’est au cinéma, dans les films par exemple de Feuillade, Hitchcock ou Jacques Tourneur autant que chez Edgar Poe, Lacan ou Debord que nous avons appris combien montrer c’était cacher ?

 

 3. Nous sommes dans l’idéologie de la transparence – ce mot depuis dix ans s’est montré le maître mot des pouvoirs politiques, le slogan publicitaire majeur, le régleur des consciences ; il était déjà la forme ultime et triomphante de la communication ; il nous assurait de ce que, entre «émetteur» et «récepteur» (comme entre spectacle et spectateur), il n’y avait point d’altération du message, aucune résistance, aucune perte, rien qui «travaille», au sens où l’on dit d’un souci ou d’un problème qu’il nous travaille. La Com’ comme bonheur impeccable. Réussite enchantée. La Communication, c’est la Grâce.

4. Trop lourdes, l’histoire intime et l’expérience vécue. Trop lourds, trop encombrants les corps réels. Trop résistants les Signifiants. Trop contraignantes les écritures. Il faut qu’il y ait à la fois du «plein» (l’illusion, le spectacle) pour conjurer la peur du vide de toutes ces vies vécues dans l’aliénation et la Soumission. Et il faut qu’il n’y ait pas trop de Sujet en jeu, car le Sujet, c’est la crise et la révolte. Entre ces deux écueils tente de passer l’économie libérale dominante.