Incendie : la puissance d’une photo.

Toute photographie ne dit pas le Réel mais en est un effet. Tout cliché déclenche la Machine à Interprétation et ne peut exister sans elle. Tant mieux, d’ailleurs.

Je l’ai vérifié avec cette photo dont l’auteur n’est pas photographe mais éditeur à l’AFP. Une photographie qui a fait le tour du monde via l’AFP mais aussi via le Guardian, le New York Times et le Wall Street Journal.

Autour, j’ai lu bcp de commentaires quasi unanimes. Inventaire : « Terrifiant ! » (est probablement inclus ds cette terreur Couple ET incendie), « les bidochon en vacances« , « inconscience collective« , « ces gens ont perdu tout sens de l’humanité« , « un couple bien décidé à ne pas gâcher ses vacances« .
Heureusement que ce couple n’a pas été photographié de face et n’est pas reconnaissable. J’imagine le lynchage, le harcèlement qu’il aurait eu à subir sur les réseaux sociaux.

Posons quand-même cette simple question qu’on ne veut pas se poser : « A qui s’identifie celui/celle qui regarde cette photo ? » A lire les commentaires, bien peu s’identifient au… couple mais très majoritairement au photographe. C’est que nous sommes facilement dans le déni, dans le rejet inconscient de notre pulsion voyeuriste. Pourtant cette dernière est très souvent à l’œuvre chez chacun(e) d’entre nous : on se précipite sur les lieux d’un accident pour voir, on regarde les catastrophes à la télévision ET on y revient etc.

Ce qui reste toujours étonnant, c’est qu’en regardant cette photo et, instantanément, on file direct, sans précaution, sans filtre dans une interprétation supersonique, massivement indiscutable, commode et très rassurante (nous ne ressemblons pas bien sûr à ce couple à « la posture effrayante« !). Je rajouterai que cette interprétation est politiquement fausse car on veut faire porter une grande part de responsabilité de ce désastre écologique à ce couple qui serait à l’ « image de l’individualisme français« . Propos qui cachent l’insuffisance macroniste ds la prévention, le manque de moyens alloués aux pompiers, l’impréparation continue malgré les incendies précédents de 2022, la répression contre les pompiers-manifestants etc. On voit que cette photo de Maximilien Lamy – comme toute photographie – est sujet à manipulation.

Heureusement l’auteur (Maximilien Lamy éditeur à l’AFP) apporte des précisions. De la plage de Moutchic (Gironde), le feu est à 10-15 kms à vol d’oiseau. Le cliché a été pris le vendredi 23 juillet (la zone n’avait pas pris le désastre du dimanche et n’avait donc pas encore été évacuée et interdite d’accès) Si l’on regarde bien le cliché, on s’aperçoit aussi que la femme qui photographie se focalise exclusivement sur son enfant qui s’ébat dans l’eau (caché mais suffisamment repérable à côté de son téléphone). Elle ne prend que son enfant seul (devant elle) sans y inclure l’incendie au loin. Du coup, l’interprétation peut prendre un autre sens. Enfin, avec ces autres photos, on s’aperçoit que ce couple n’est pas seul et on peut en conclure qu’il n’est pas resté sur cette plage par « perversité voyeuriste« .

Evidemment,il n’y a pas d’interprétation vraie quand il s’agit d’une photo. Ici, mon billet est juste là pour que nous prenions nos précautions quand on regarde une photo et qu’on décide d’en parler.

On s’arrêtera – pour qui veut réfléchir sur l’image, ce propos de Didi-Huberman.

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