Ariane Chemin dans les sous-sols du Media TV.

Quand j’ai lu l’article d’Ariane Chemin décrivant la descente aux Enfers d’, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire. Mais très rapidement mon rire s’est transformé en rictus, bientôt doublé d’une peur effroyable. Comme l’avait écrit Lautréamont avant moi, je riais alors d’un rire «qui ne riait pas». Car faut bien vous avouer que le texte d’Ariane dans les sous-sols du Media TV m’a filé les jetons. Jamais un texte ne m’avait fait aussi peur.

J’ai alors essayé de me raisonner et surtout de comprendre…

*

Dans son article déjà Collector, y a mis tout son cœur. Quelques-unes de ses phrases ont emporté mon adhésion de lecteur lambda. Dès son Incipit («Montreuil, métro Robespierre, lundi 19 février, 9 heures du matin»), j’ai su que j’allais lire un grand texte. J’ai tout de suite pensé aux premières images d’exposition des formidables films noirs (américains) qui débutent en précisant le lieu, la date, l’heure dans le coin inférieur gauche de l’écran. Procédé d’ailleurs qui rappelle la littérature puisque, souvent sur l’écran, ces inscriptions se font sur un bruit de staccato de machine à écrire. La dimension dramatique est déjà-là. Et Ariane est déjà sur le bon chemin : il ne s’agit pas de se perdre dans le temps, de s’imaginer être dans un lieu sans repères. Ici, heure, date, on est fin d’hiver, brouillard et froid du 9 février 2018. Et déjà, j’en ai eu des sueurs, des frissons. Déjà, j’ai senti un froid terrible me parcourir le dos.

J’allais d’autant plus grelotter et tremblotter (de peur) que nous étions au sortir du métro tout chaud, du métro station Robespierre. Joli tournure romanesque que de faire jouer le chaud des galeries du métro avec le froid de Robespierre. Pas rien ce nom qui fait tourner les têtes jusqu’à les pousser en bas de l’échafaud. Brrr ! Brrrrrrr ! Dans quelle histoire la géniale Ariane allait t-elle nous emmener ? Ayant hâte de savoir, jai pressé donc le pas et… ma lecture.

Un froid sibérien dans les rues. Verglacées les rues (à l’instar de celles de Moscou ?). On avait envie de dire à Ariane Chemin : Dites-nous, dites-nous où nous allons ? Et soudain, devant nous, le bâtiment. Un immeuble type architecture socialiste des années Staline. A l’intérieur, le lieu de la scène choisi par notre journaliste-écrivaine ne sera ni le Salon (trop chic dans ce lieu), ni la terrasse (on n’est pas en été, on n’est pas au Carlton), ni dans un bureau (PolitBuro, ça ferait trop direct, trop cliché).

Non, nous sommes dans… une cuisine.

Bizarre cuisine d’ailleurs puisqu’elle se situe dans les sous-sols. Avez-vous déjà vu une cuisine en sous-sol ? Pas une habitude d’architecte de les construire à cet endroit. Pas de doute, nous sommes dans une simili-cuisine qui a de fortes chances d’être de pure fiction. Car quel besoin de faire une cuisine en sous-sol ? Deux directions s’offrent à l’héroïne : soit elle réfléchit, garde son calme, soit elle se met à crier, à hurler, à s’époumonner. Ariane Chemin ne fera pas l’erreur de nous emmener dans un film d’horreur de sérieB. Ouf. Bravo. Bravo.

Dans toute cuisine (principale), on cuisine normalement mais qui/que cuisine t-on dans cette cuisine (qui n’en est pas une) ? C’est là que réside l’inventivité et le génie (oui, génie, n’ayons pas peur des mots) d’Ariane Chemin dans la conduite de sa fiction : dans cette cuisine, on y cuisine des opposants politiques. Ce n’est donc pas une vraie cuisine mais… un lieu de torture ! Un lieu souterrain connoté politique, terriblement politique. L’angoisse du lecteur basique que je suis a alors monté d’un cran.

Quand je lisais des polars sombres, la cuisine était souvent un lieu des plus angoissants. Il suffisait de tirer un tiroir, d’ouvrir une armoire ou un buffet pour trouver toute la panoplie des couteaux de boucher avec leurs lames brillantes et leurs manches en corne dure. Couteaux que le meurtrier n’hésitait pas à empoigner énergiquement, férocement. Fantastique imaginaire d’Ariane Chemin. Car là, nul plagiat. Le rapport suggéré par de mauvais lecteurs avec la scène de Psychose n’est pas pertinent car, avec Hitchkock, on était dans une salle de bain. On continue d’avoir grandement peur que l’assassin, couteau en l’air, ne surgisse pour nous le planter entre les deux omoplates.

Ariane Chemin amplifie son histoire et joue l’étrangeté : son héroïne, opposante politique toute apeurée et toute livide, pourtant habituée des lieux (elle y travaille régulièrement) ne sait paradoxalement pas où elle est. C’est dans ce contraste que réside la formidable subtilité du texte d’Ariane Chemin. Là son emprunt est de premier ordre : ce passage rappelle bien entendu le personnage joué par Patrick MacGoohan numéro 6 dans les épisodes du Prisonnier. Tout proche d’Aude, il y a un Centre Télévisuel probablement commandé par le Numéro Un, Grand Gourou ou Machine Impersonnelle et Impitoyable.

Les grands écrivains ont toujours une situation ou une phrase ou une maxime dont l’humanité entière se souviendra. To Be or Not To Be de Shakespeare. Ou encore Flaubert (Le «Ce fut comme une apparition» de Frédéric Moreau devant l’arrivée de Madame Arnoux dans L’Education Sentimentale). Pour moi, le grand moment fictionnel aura été de placer son héroïne «au dos du réfrigérateur». Quatre mots qui m’ont laissé pantois, souffle court. «Au Dos du Réfrigérateur» aurait été un titre magnifique pour son texte.

Autre moment formidable, c’est lorsque Ariane Chemin dépose ces deux mots («bois clair») en décrivant la table en bois de cette cuisine, de cette pièce de torture (j’aurais préféré perso une table en formica mais passons). Deux mots qui redonnent à Aude l’espoir de s’en sortir et envoient le lecteur de son récit vers un somptueux clair obscur («bois clair» versus noirs desseins). L’héroïne est assise. Elle n’est pas ligotée – ce qui est bien plus horrible encore. Tétanisée, elle va subir un terrible interrogatoire. Trois hommes lui font face. Trois hommes aux visages sombres, aux mines patibulaires, vêtus de manteaux gestapistes ou de fourrures de la Guépéou. Qui sont-ils ?

Dieu ! Quel suspense !

Ils sont trois (chiffre maléfique) contre Aude. Il y a un psy genre Docteur Gérard Mabuse ou Docteur Jekyll, psy malfaisant accompagné d’un réalisateur et d’un directeur de production. Certainement des fausses identités. Des trompe-l’œil. Des prête-noms. Comme au temps de la Stasi ou du KGB.

Je ne vous raconterai pas la suite de cette extraordinaire fiction. Je vous en donne juste les grandes lignes finales. Aude «cherche toujours à comprendre» et sort traumatisée de cette aventure. Comme on la plaint. Mais elle va heureusement vite retrouver ses repères dans un Monde bien en ordre et un boulot plus conforme à ses qualités.

Une fiction qui a certes beaucoup emprunté à la construction des films noirs, aux montages insidieux des récits d’espionnage à la John Le Carré ou encore aux situations absurdes du théâtre d’Ionesco. Chacun connaît l’étendue de la Culture d’Ariane Chemin. C’est une fiction – n’ayons pas peur de l’écrire – une fiction de haut-vol, à l’égal du Procès, ce récit intemporel de Kafka. Oui de Kafka. «Le Procès» : le mot est en toute lettres dans le récit d’Ariane Chemin.

Avant d’en terminer, je vous livre ici un résumé-BiBi, un pitch qui synthétisera ce Procès (Vous verrez que je n’exagère pas) :

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Post-Scriptum :

Mais il faut bien une petite restriction quand-même dans ces louanges. L’écrivaine, belle plume du Monde, a hélas oublié de poser un avertissement qui aurait été bienvenu avant ou après toute lecture. Une incise pour informer le lecteur, un peu comme dans les génériques de films ou de téléfilms où l’on signale que «les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite».

6 Responses to Ariane Chemin dans les sous-sols du Media TV.

  1. AgatheNRV dit :

    Ariane Chemin se sera sans doute servie « en même temps » de sa belle imagination à l’oeuvre dans son bouquin sur les banlieues. Un tissu de clichés cousu en marchant…

  2. valentini dit :

    qu’est-ce que Bibi Netanyahu vient faire là-dedans ? Encore une théorie du complot ? Je cours au mossade me renseigner.

  3. Robert Spire dit :

    Je ne me souviens pas d’un tel argumentaire quand Pujadas a été remercié par France 2…

  4. Robert Spire dit :

    Le fil d’Ariane. Chemin vers l’asile?

  5. BiBi dit :

    @RobertSpire
    Et dire que j’avais pris la défense d’Ariane Chemin devant l’odieux Yann Moix (en… 2009 !)
    http://bit.ly/1aMSnal
    Rigolo, non ?

  6. Robert Spire dit :

    Bibi. Ces « intellectuels » trés en cours dans les médias, soucieux de leur paraitre, de leur carrière, ont leur problème de conscience. Mais ne jamais oublier d’où ils viennent ainsi que nous le rappelle aussi ton travail sur ce blog.
    http://mondialisme.org/IMG/pdf/a_propos_de_yann_moix.pdf

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